Handicap à Rennes : c’est quoi une ville accessible ?

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - handicap

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Accessibilité aux personnes handicapées
Mieux vivre ensemble à Rennes

La nouvelle loi Handicap du 11 février 2005 oblige les villes à agir « pour l’accessibilité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Certaines mesures doivent être appliquées d’ici à trois ans, d’autres d’ici à 2016. Sans concessions…
« Il ne suffit pas d’être tous dans la même pièce pour pouvoir partager ce qui s’y trouve ! » Voilà plusieurs années que Sylvie Ganche , aveugle, cherche à améliorer l’accessibilité de Rennes, avec les représentants des services de la ville et les membres du Collectif départemental des associations de personnes handicapées et de leurs familles. De nombreuses démarches ont ainsi été engagées, parfois dans la contradiction et la revendication d’intérêts particuliers, mais le plus souvent dans le dialogue. La nouvelle loi handicap du 11 février 2005 apporte une nouvelle donne. Quelques-unes des obligations ont été anticipées. Mais beaucoup reste à faire…

Dossier paru dans le magazine Le Rennais n°378 – 15 novembre 2006 (à télécharger en cliquant sur ce lien ou sur l’image)
Réalisation : Tugdual Ruellan
site : www.rennes.fr

2006.11.15.le_rennais_n_378.ville_accessible__copie_.bmpOn a pensé la ville unique Nos cités ont été pensées pour les valides. Prenez un banc. « On l’a pensé fonctionnel, unique, comme si nous avions tous la même taille, la même largeur de fesses ! s’étonne l’architecte Nadia Sahmi . On l’a dessiné pour des gens valides, âgés de 15 à 45 ans, pas pour des femmes enceintes, des personnes âgées, de petite taille, avec des soucis d’équilibre… » Le manque d’ascenseurs, les portes trop lourdes au bas des HLM, les poignées insaisissables, les couloirs exigus complètent une liste d’obstacles qu’il faut vaincre au quotidien. « Un vrai parcours du combattant » est une expression qui revient fréquemment dans la bouche des personnes handicapées, quelle que soit la nature de la déficience.

A force de vouloir bien faire Les combats des personnes handicapées moteurs et de leurs associations ont fini, à force de campagnes répétées, par porter leurs fruits. Les trottoirs sont quasiment tous aujourd’hui abaissé au passage des feux, mais l’on a oublié que les personnes aveugles perdaient en même temps leurs repères. Par endroits, des bandes rugueuses podotactiles sont venues pallier ce déficit : « Encore faut-il ne pas en mettre n’importe où, clame Sylvie Ganche. On a vu ainsi fleurir des bandes podotactiles à des endroits où cela n’était pas nécessaire. Le message d’alerte s’en trouve détourné. ». « Seule une étroite collaboration entre services de la ville et associations de personnes handicapées peut nous permettre d’éviter ce genre d’erreur », estime Clarisse Boyer . Bien qu’en augmentation constante, le nombre de places de stationnement réservées aux personnes handicapées reste insuffisant dans les villes, lit-on dans le rapport du Conseil économique et social : «Les emplacements sont souvent occupés par des conducteurs valides et indélicats, ou bien situés sur des rues très fréquentées, étroites voire pentues. Quant aux parkings en sous-sol, s’ils comportent des places de stationnement aux normes, il n’est pas rare qu’ils soient dépourvus d’ascenseurs ou bien que le cheminement comporte une, voire plusieurs marches. »

2006.11.15.le_rennais_n_378.ville_accessible.page_16__copie_.jpgLe surcoût de l’accessibilité Pendant des dizaines d’années, la notion de coût et de maintenance a primé sur l’humain et la qualité de vie. Il n’est pas rare d’entendre des professionnels du bâtiment parler de surcoût dès lors que l’on évoque l’accessibilité d’un bâtiment. Une réflexion qui irrite François Prévost : « Il suffit d’intégrer cette notion dès la conception d’un projet. A coût constant, de nombreuses adaptations peuvent être prévues et faciliter l’accessibilité. En matière de sécurité, on ne se pose plus la question. L’accessibilité est encore trop souvent envisagée dans une logique de commisération. » Bon nombre de citoyens oublient sans doute que chacun peut, à un moment ou à un autre, être confronté dans sa vie, à une situation handicapante. Le sociologue et ergothérapeute rennais, Jean-Luc Blaise, rappelle les enseignements de la grande enquête menée par l’INSEE en 2002, intitulée, Handicap incapacité dépendance : « C’est le premier travail réalisé en France permettant d’objectiver le nombre de personnes handicapées. A la question, posée aux 360.000 personnes de l’échantillon : avez-vous dans votre vie quotidienne au moins une incapacité, une limitation d’activité, une reconnaissance de votre handicap, 26,4% ont répondu oui, même si pour le premier groupe, de 5,3 millions d’individus, il ne s’agissait que d’une incapacité isolée et mineure, une difficulté à se couper les ongles de pied, à voir de près ou à entendre correctement. Or, la notion de handicap est encore trop souvent assimilée au fauteuil roulant. » Les Etats-unis commencent à intégrer cette nouvelle réalité ; c’est ainsi que les largeurs des sièges d’avion ont été agrandies afin de les adapter à l’évolution des normes anthropométriques. « N’oublions pas, poursuit Jean-Luc Blaise, que la médecine sauve de plus en plus de personnes de la mort et que nous allons devoir vivre avec des gens aux capacités fonctionnelles, voire mentales, très lourdement diminuées. La société les a sauvées. Quelle qualité de vie leur propose-t-elle désormais ? »

Une loi de convivance La loi du 11 février 2005 a finalement été votée, au terme de trois longues années de discussion. Arrêtés et décrets font leur apparition. « Il s’agit d’une loi, rappelle François Prévost, qui définit le handicap, prend en compte la diversité, considère la personne handicapée comme un citoyen dans la cité.» Jean-Luc Blaise évoque une loi de convivance, «pour vivre ensemble et permettre à ceux qui ont une déficience, une difficulté, d’accéder aux mêmes services que tout le monde et le plus possible, avec tout le monde. » Enfin, s’exclament les personnes concernées, tous les handicaps sont pris en considération : physique, sensoriel mais aussi mental, psychique, cognitif. La signalétique est repensée : certains pictogrammes, comme le symbole de l’escalier, n’avaient aucun sens pour certaines personnes souffrant de handicap psychique ou mental. Il suffisait d’y ajouter un personnage pour que le message devienne plus lisible.

Au pas de course ! Le législateur est ferme et contraint la France à rattraper son retard. Il oblige ainsi à rendre accessibles aux personnes handicapées et à mobilité réduite, dans un délai de dix ans, les services de transports collectifs, l’accessibilité des services de communication publique en ligne dans un délai de trois ans. Les travaux s’accélèrent. « Nous avons l’obligation, rappelle Clarisse Boyer, d’établir un diagnostic d’accessibilité pour 150 établissements recevant du public avant 2011, sachant que tous les établissements devront être totalement accessibles à tous les handicaps en 2015. » La ville travaille actuellement à la mise en place de bornes internet dans les quartiers pour consulter et éditer des documents administratifs et surtout, les rendre accessibles à tous les types de handicaps. Le passeport loisirs-culture a été présenté au comité consultatif. Une procédure de labellisation de l’office de tourisme est engagée. La direction des sports travaille à l’accessibilité des centres d’initiation sportive. Sont également pris en compte les formations des personnels et aménagements des horaires : « Trop souvent, confie Clarisse Boyer, les démarches ne sont lancées que par des gens sensibilisés à la question. Par la formation et la mise en place de correspondants dans les services, nous espérons que l’accessibilité devienne une question transversale à tous les dossiers. ». L’accès à la culture est au cœur des préoccupations. Les premiers aménagements réalisés au Musée des Beaux-arts et aux Champs-Libres sont de bonne augure. « La restructuration du TNB, précise Arnaldo Baltazar , inclut dans le bâti une technologie favorisant l’accessibilité. » L’un des gros chantiers réside dans l’accessibilité de la chaîne de déplacement : « Il ne sert à rien, estime Andrée Navarre , de rendre un logement accessible si la personne ne peut se rendre au commerce, au cinéma, à son travail de manière autonome. » La chaîne de déplacement oblige à repenser l’ensemble des dispositifs de transports, l’aménagement des voiries, l’adaptation des horaires. « Elle pose aussi, estime Tanguy Kervella , les limites de compétences des collectivités : où s’arrête la responsabilité de la ville ? Où commence celle de l’agglomération ? »

Droits et devoirs du citoyen La mise en application d’avantages, pensés au départ pour faciliter l’accès à la vie de la cité, sont parfois détournés. Ainsi, dans un quartier rennais, un dilemme oppose les habitants : une famille utilise régulièrement une place de parking réservée, leur fille étant handicapée. Ils évitent ainsi les procès verbaux apposés pour stationnement interdit. Or, leur fille vit en établissement spécialisé et, lorsqu’elle se rend au domicile, elle est accompagnée par un véhicule qui ne stationne pas. Rappelons que la carte européenne de stationnement, et les places qui vont avec, est attribuée aux personnes handicapées pour faciliter leur stationnement et non comme mode de compensation à leur famille. Une réflexion est conduite actuellement sur l’accessibilité de la piscine de Bréquigny. Certains préconisent, pour des raisons d’hygiène, de laisser le fauteuil au vestiaire. D’autres y sont totalement opposés et souhaitent pouvoir accéder, avec leur fauteuil, jusqu’au dispositif de mise à l’eau des bassins. Comment trouver une solution et comment mesurer l’accessibilité ? « Ces questions sont complexes, estime Clarisse Boyer, et ne peuvent trouver une issue que dans la concertation. C’est le but du comité consultatif accessibilité et personnes à autonomie réduite. Nous lançons prochainement un guide de l’accessibilité, outil informatique pour capitaliser les bonnes pratiques, les initiatives et tirer un enseignement de nos échecs. »

Accessibilité n’est plus le bon mot Faut-il tout rendre accessible ? On sait que ni le haut du Mont Saint-Michel, ni la crêperie Sainte-Anne ou les quelque vingt pour cents des commerces rennais, situés dans le centre historique, ne seront totalement accessibles. « Il convient alors, et c’est l’esprit de la loi, de travailler à l’accessibilité du service au client, précise Andrée Navarre. A chacun d’imaginer comment le service peut être rendu différemment. » D’autres pensent, comme ce fût le cas lors du débat sur l’aménagement de La Criée, qu’un plan incliné risque de dénaturer le lieu et de devenir dommageable pour les Rennais…valides. Pour François Prévost, l’accessibilité d’une ville doit permettre au citoyen, « quelles que soient ses singularités, de pouvoir accéder pleinement à la vie de la cité, dans tous ses domaines. » Pour Danièle Touchard , l’accessibilité touche aussi la question de l’aménagement des temps, de l’accès à la culture, à l’école, au culte, aux services : « Tout ce qui contribue à concilier qualité de vie, mieux vivre ensemble dans la cité. » Mais peut-être qu’accessibilité n’est plus le bon mot, estime Nadia Sahmi : « Il limite notre façon de penser car il n’envisage que la question de l’accès. A travers l’ouverture de la loi de 2005, qui a intégré les problématiques sensorielles et intellectuelles, nous sommes sur des principes d’accessibilité et de qualité d’usage, de qualité de vie du cadre bâti dans son ensemble. Il nous faut désormais redessiner nos bancs et penser la ville plurielle. » L’accessibilité concerne finalement tous les citoyens. « Nous avons oublié, note Jean-Luc Blaise, que la télécommande de la télévision avait d‘abord été conçue pour les personnes ayant des difficultés à se déplacer… » Pour Sylvie Ganche, « c’est du confort d’usage dont il s’agit, l’égalité dans toutes ses formes ! »

Tugdual Ruellan

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