Espacil : ensemble, préparons demain !

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - habitat

Copie_de_Espacil.conference-debat_20.06.05.lorient.jpgConférence-débat, le lundi 20 juin 2005
Palais des congrès de Lorient

Document réalisé par le service communication d’Espacil
Responsable de la publication : Espacil Habitat
avec la collaboration de Tugdual Ruellan

Sommaire

Copie_de_Espacil.conference-debat_20.06.05.lorient.avant_propos.jpgNorbert Métairie, maire de Lorient

Demain la Bretagne : changement de décor…
Yves Morvan, président de la commission prospectives au Conseil économique et social de Bretagne, nous projette à l’horizon 20015 dans une Bretagne changée. Il évoque les choix qui nous auront conduits au succès de la région.

Tous partenaires du même projet, p. 6
Daniel Guérin, représentant régional de l’Union d’économie sociale pour le logement, organe fédérateur des organismes collecteurs, présente une proposition d’enquête permanente sur les besoins spécifiques en logement des salariés.

TABLE-RONDE, p. 18
Dynamiques territoriales et habitat : les enjeux du partenariat
Annie Bras-Denis, directrice de l’AROHLM
Augustin Chomel, directeur de l’ADIL 56
Nous dressent un tableau général de la situation au logement

Denis Vaillant, président de la délégation de la CCI du Morbihan à Ploërmel
Donne le point de vue des entreprises, considérant l’habitat en appui des politiques locales de développement, celui du chef d’entreprise du BTP confronté aux enjeux de la profession, celui de l’élu consulaire rompu à la pratique du dialogue social et du partenariat.

Jacques Martiniault, vice-président du CIL Habitat Ouest, commission du logement CFDT,
évoque la réforme du « 1 % logement » et l’action des partenaires sociaux, les nouveaux produits en réponse aux besoins des salariés.

Michel Burban, Conseiller général du Morbihan (Questembert),
Président de la Commission « Solidarités et actions sociales », donne son point de vue d’élu et évoque la politique départementale de l’habitat.

Etienne Guéna, p. 30
Délégué général au logement du Medef, conclut les travaux.

Demain la Bretagne : changement de décor…

Yves Morvan, professeur émérite des universités, président de la commission prospectives au Conseil économique et social de Bretagne, nous projette à l’horizon 2015 dans une Bretagne changée. Il évoque les choix qui nous auront conduits au succès de la région

Yves_Morvan__2_.JPG

Le président Croch m’a demandé de vous parler de la Bretagne, de son économie, de sa démographie, de son développement, de ses forces, de ses faiblesses, de tout… S’il avait fallu parler de la Bretagne d’aujourd’hui, à la rigueur, nous aurions pu y arriver. Mais il a aggravé les choses en me disant que ce qu’il l’intéressait, c’était la Bretagne de demain. Tout se complique ! Rien n’est évident bien sûr… Et pourtant le futur de la Bretagne nous intéresse, vous intéresse. Le futur, c’est là que nous allons passer le temps qu’il nous reste à vivre ; ensuite, parce que c’est un endroit bien pratique pour y mettre l’ensemble de nos rêves ; enfin, parce que c’est en fonction du futur que l’on agit aujourd’hui. Il nous faut donc regarder loin parce que lorsqu’on a le nez dans le guidon, on regarde ses pieds et on risque de se casser la figure ! il faut donc anticiper pour ne pas être pris au dépourvu. Talleyrand disait : quand on parle d’urgence, il est probablement déjà trop tard.

Installation à Bubry

Nous sommes le 20 juin 2015. C’est l’été, comme aujourd’hui et comme d’habitude il fait toujours très beau. Nous regardons un couple de personnes qui aurait quitté Lorient dans les années 2005 et reviendrait au pays. Ce couple avait dû se rendre à Paris pour chercher du travail car l’entreprise dans laquelle ils travaillaient avait dû fermer ses portes. Coût trop élevé ? Non, pas dut tout ! Retard technologique… A cette époque, ça ne pardonnait pas. Notre couple revient à Lorient. L’heure de la retraite a sonné pour eux. Il faut dire qu’ils viennent d’avoir respectivement 68 et 69 ans. La loi Fillon étant passée par là, c’est le nouvel âge de la retraite et le couperet est tombé sans pitié.

Ce couple a atterri à l’aéroport international de Notre-Dame-des-Landes. Il a pris la RN 165 à 12 voies et a gagné le petit village de Bubry où il compte bien s’installer. Comme des millions de Français, il s’installe pour sa retraite, dans un endroit où il n’est pas spécialement né. Nouveaux temps, nouvelles mœurs. Ayant quitté ce lieu depuis dix ans, c’est une suite de surprises sans fin.

Yves_Morvan__1_.JPG La Bretagne est redevenue belle

Première surprise : la Bretagne est redevenue belle. Nulle odeur de lisier. De grandes coulées vertes s’étalent entre les villes et les bourgs. L’eau pure coule dans nos rivières transparentes tandis que les conflits d’usage, le long du littoral, sont définitivement réglés. On se souvient vaguement des algues vertes mais tout cela est assez lointain. Les panneaux publicitaires ont disparu à l’entrée des villes et les ronds-points ne rivalisent plus de laideur. Bref, on a appliqué les lois tout simplement.

Deuxième surprise : le monde rural a retrouvé toute sa vitalité. Certes, le monde rural ne vit plus au rythme des activités agricoles mais l’arrivée des retraités, des résidences secondaires, des travailleurs des villes ont donné au monde rural une nouvelle dynamique et finalement, on s’aperçoit, comme déjà on le voyait dans le recensement de 2003, que trois villages ruraux sur quatre ont vu leur population croître.

Troisième surprise : la Bretagne a pris des rides et la pyramide démographique s’est renversée. La population a cru mais très peu en dix ans. Son solde naturel n’a rien d’extraordinaire : guère plus de naissances que de décès. Mais en revanche, la Bretagne s’est développée grâce à son solde migratoire. On vient en Bretagne, autour des villes qui sont de plus en plus polarisantes. En prenant comme base 1999, on s’aperçoit qu’en 2030, une ville comme Rennes aura gagné 200 000 habitants, passant de 520 à 720 000 habitants ; Brest aura gagné 20 000 habitants passant de 304 000 à 325 000 ; de même pour Saint-Brieuc qui aura gagné près de 3 000 habitants ; Vannes 25 000 habitants ; Saint-Malo et Dinan, 10 000 habitants ; Quimper, 23 000 habitants. Il n’y a qu’à Lorient où les perspectives sont moins fortes. En 2015, nous serons 3,2 millions d’habitants en Bretagne, soit une croissance légèrement supérieure à la moyenne nationale.

La Bretagne a vieilli

La Bretagne a vieilli car au fameux baby-crack a succédé le papy-boom ! Tout le monde devient un peu vieux. Chacun sait que les moins de vingt ans seront de moins en nombreux (24 % en 2015 contre 26 % aujourd’hui). On fermera des crèches, des écoles. Les personnes de 20 – 60 ans ne seront plus que 50 % (contre 52 % aujourd’hui) mais les plus de 60 ans seront 26 % en 2015, 30 % en 2020, 34 % en 2035. L’âge moyen des Bretons devrait augmenter de 4 ans en 15 ans. Bref, un Breton sur trois en 2005 sera un retraité. La population des plus de 70 et des plus de 80 ans va considérablement augmenter. Ce vieillissement va avoir des conséquences : l’espérance de vie à la naissance va augmenter, comme l’espérance de vie à 60 ans – à 60 ans, un homme doit pouvoir espérer vivre 19,4 années, une femme, 25,1 années. La superposition des générations se fera, pour la première fois dans l’histoire de France et sans doute dans l’histoire de l’humanité sur cinq générations présentes dans la même famille avec une génération d’enfant, deux générations d’adultes au travail et deux générations d’adultes en retraite.

La population active va augmenter jusqu’en 2008 avant de diminuer pour ensuite repartir. Nous serons confrontés à des problèmes plus importants que dans d’autres régions car non seulement le nombre de gens en âge de travailler sera relativement faible mais le taux d’activité sera aussi faible (proportion de gens qui travaillent). En effet, on poursuit ici les études un peu plus loin qu’ailleurs. Ce qui ne sera pas sans soulever des problèmes d’emploi ; il y aura 20 000 départs en retraite par an et 29 000 créations d’emploi. Il faudra donc trouver de la main-d’œuvre ce qui soulève la question de l’immigration et de l’insertion dans notre région de personnes qui ne sont pas forcément Bretonnes d’origine. Des problèmes auxquels nous n’étions pas confrontés jusqu’alors.

En 2015, la taille des ménages se sera réduite : baisse de la fécondité, progression du divorce, diminution des familles nombreuses, accroissement de la propension à vivre en couple sans enfant, vieillissement, décohabitation… Ce qui va se traduire par une diminution de la taille des ménages et du nombre d’occupants par logement. Deux tiers des logements seront occupés par une ou deux personnes simplement. Les mono-habitants seront ici plus élevés qu’au plan national. Ils représentaient 12, 6 % de la population en 1999, 13,7 % en 2005, 15 % en 2015.

Nouvelles orientations économiques

Quatrième surprise : le visage économique a terriblement changé. La ferme bretonne a doublé de taille tandis que le nombre de paysans est passé de 45 000 à 20 000. Les paysans produisent pour le monde industriel. L’agro-alimentaire, après de vastes restructurations et des accords de fusion en tous sens, emploient 35 à 37 000 personnes pour une production à destination surtout internationale. Des activités nouvelles sont apparues et se sont renforcées : la Bretagne va devenir une terre organisée autour du vivant, la pharmacie, le phytosanitaire, la santé ; autour des matériaux avancés dans la construction navale, le matériel médical, la mécanique ; autour des industries de la communication – les emplois réels sont créés par le secteur du virtuel ; autour de l’accueil des populations. Les activités tertiaires emploieront en 2015 plus de 80 % des Bretons : tourisme, formation, services aux entreprises, aux ménages. Pour autant, on ne parlera pas de désindustrialisation de la Bretagne mais d’une part croissante des services à l’intérieur des activités industrielles, du bâtiment ou agricoles.

En 2015, le bâtiment intègre de plus en plus de services : offres de financement, services après-vente, entretien préventif. Les fonctions de conception, de promotion, de logistique prendront une importance croissante. Le bâtiment est terriblement confronté à des problèmes de matières premières. Il se trouve condamné à utiliser plus largement des matériaux de reconstruction, pris ailleurs, conçus autrement. Il est aussi confronté à des problèmes de recyclage de matériaux Il est aussi confronté à des demandes nouvelles en terme de qualité sanitaire, thermique, acoustique, fonctionnalité, domotique. On veut habiter malin dans des espaces modulables, équipés et autonomes. La concurrence ne se fait pas que par les coûts mais de plus en plus par la qualité, la différenciation.

Cette évolution va passer par des contraintes pour le bâtiment :
• des regroupements d’entreprises afin de présenter des offres globales au consommateur ;
• des constitutions de réseaux entre acteurs du bâtiment pour faire à plusieurs ce que aucun n’arrive à faire tout seul et pour se présenter groupés sur le marché ;
• des alliances entre entreprises, chacune spécialisée et coordonnant leurs efforts face à la montée du coût des équipements ;
• des partenariats inter entreprises associant constructeurs, architectes, contrôleurs techniques.

Bretagne mangeuse d’espaces

Cinquième surprise : le visage géographique a lui-même changé. En 2015, les Bretons seront plus riches (augmentation de 1,5 % de pouvoir d’achat par an représente le tiers en plus en 2015). La Bretagne sera moins littoralisée, plus urbaine et polarisée : un tiers de la population vit sur 6 % du territoire. La Bretagne est confrontée à des problèmes d’espaces, devenue mangeuse d’espaces du fait de l’essor des habitats et des infrastructures. Mais la Bretagne est devenue plus attractive ; la croissance de sa démographie est en effet peu liée au solde naturel mais de plus en plus, au solde migratoire. Le dernier recensement nous montre que la moitié de la croissance bretonne s’explique par l’arrivée de personnes non Bretonnes et l’autre moitié par le solde naturel. Nous faisons partie des trois régions françaises qui, en termes relatifs, ont le plus accueilli de populations non bretonnes.

L’époque de « l’homo zappens » !

Sixième surprise : la Bretagne, et surtout les Bretons, ont bien changé. En 2015, ils sont plus mobiles, zappent entre les territoires. C’est l’époque de « l’homo zappens » ! Les bassins de vie ne sont plus systématiquement les bassins de nuit. On fait en 2005, en moyenne, 15 km par jour ; en en fera 32 km en 2015 ce qui repose crucialement les problèmes de transports collectifs, d’autant que la hausse du prix de l’énergie attirera de plus en plus notre attention sur ce problème. Les Bretons sont bilingues, parlant français et anglais. Ils ont adopté des valeurs « postmodernes » : • c’est la crise du mariage avec un recul de la nuptialité, • c’est une multiplication des naissances hors mariage (65 % des primo naissances des premiers enfants sont conçues hors mariage, ce qui deviendra supérieur à la moyenne nationale) ; • c’est un accroissement du poids des re mariages (1 sur 5) ; • c’est un poids croissant des familles mono parentales, un phénomène lié à l’urbanité, résultat de désunions ; • c’est aussi le phénomène croissant de la re composition des familles (des familles où les enfants vivent avec un parent biologique et un beau-parent comme c’est déjà le cas pour 15 % des familles bretonnes aujourd’hui) ; • c’est aussi le phénomène de la prolongation de la dépendance des jeunes ; on recule l’âge du mariage, la procréation et on s’installe dans un logement indépendant de plus en plus tard.

Carte de visite de la Bretagne : 6, 5, 4, 3, 2, 1
Tous ces changements interpellent notre couple qui arrive après dix ans d’absence. En arrivant à Bubry, il pose au maire, un Irlandais, deux questions :
• c’était quoi la Bretagne en 2005 ?
• comment en est-on arrivé à ce résultat en 2015 ?
Le maire répond à la première question. En 2005, la carte de visite est simple : 6, 5, 4, 3, 2, 1.
6 : comme 6 % de la France continentale ;
5 : comme 5 % de la population française avec une croissance supérieure à la moyenne nationale ;
4 : comme 4 % de la production française ce qui fait de la Bretagne le 7e producteur français (mais en 13e position rapportée au nombre d’habitants, la valeur ajoutée par Breton n’étant pas très forte faisant que nous ayons les salaires les plus bas de France) ;
3 : comme 3 % de la production industrielle (peu diversifiée, concentrée, avec peu de présence de groupes étrangers, globalement moins exposée aux délocalisations que d’autres régions) ; la Bretagne est, avec les Pays de la Loire, la région qui a créé le plus d’emplois industriels entre 2000 et 2005 ;
2 : comme 2 % des exportations ; on essaie de sortir pour s’en sortir mais on beaucoup de retard dans ce domaine ;
1 : parce que nous sommes les premiers !

On est les 1er dans l’agriculture, l’agro-alimentaire, l’électronique, l’automobile, les exploitations maritimes. En 2005, la Bretagne se portait assez bien après avoir connu des périodes de croissance étonnantes durant les quarante glorieuses. Il y a eu un modèle breton (et non pas un miracle), une forme de développement originale, assise sur une agriculture très productiviste et un système agro-alimentaire puissant, sur des activités industrielles qui souvent sont des délocalisations (nous sommes les grands gagnants dans les délocalisations). Cette année, par exemple, nous mangeons le quart des dépenses militaires françaises en Bretagne ce qui donne une stabilité en termes d’emplois et de richesse. C’est aussi une Bretagne qui s’est développée sur une attention particulière de l’Europe à travers la PAC, les fonds territoriaux.

Vers un nouveau modèle économique

La Bretagne est entrée tardivement dans le 20e siècle – dans les années 1960 – et entrée dans le 21e siècle dans les années 1990. Mais cette Bretagne, qui a connu une croissance assez surprenante, depuis une dizaine d’années, découvre que son fameux modèle breton de développement est un modèle qui s’épuise. Il est presque parfois en péril lorsque ce n’est pas dépassé. On sait qu’il nous faut construire un nouveau modèle économique comme un bateau qui doit réparer en pleine mer sans s’arrêter ni faire relâche. Il est dépassé car l’économie bretonne était taillée pour un monde donné qui est en train de changer. La Bretagne était comme une jolie goélette conçue pour naviguer sur un lac paisible sans vagues, fermé alors qu’aujourd’hui elle doit affronter un océan déchaîné, sans limites et sans pitié. Tout change et le film s’accélère. Regardez les derniers quinze jours que nous venons de vivre avec tous les symboles qui se sont écroulés : on a changé de gouvernement (on est habitué il est vrai !), le 12 téléphonique est devenu le 118, les départements ont disparu de nos plaques minéralogiques, GDF est en voie de privatisation, une femme maghrébine est entrée à l’Académie française, le plan B existe (c’est le plan Blair !), la parité euro / dollar n’existe plus et Guy Roux a quitté l’AJ Auxerre ! Voyez comme tout change…

Faire face à trois changements

De façon plus sérieuse, il y a trois changements auxquels il faut que l’on s’habitue dans cette Bretagne :

• un changement d’aire géographique puisque nous sommes à l’époque de l’élargissement de l’Europe et de la mondialisation, ce qui surprend la Bretagne ; elle qui avait été habituée à naviguer dans un monde assez clos, croyant entrer dans un aimable village planétaire se trouve jetée dans une jungle sans pitié, un casino géant où règne une concurrence exacerbée, où n’importe qui peut vendre n’importe quoi, n’importe où ;

• un changement d’aire géopolitique avec la montée des libéralismes, les dérégulations, la baisse des commandes publiques, tant de choses qui surprennent la Bretagne, elle qui était habituée au fort soutien public d’un état centralisé avec des dévaluations successives. Elle entre dans un monde déréglementé, décentralisé ;

• un changement des modes de consommation : les consommateurs ont des aspirations nouvelles en termes de qualité, de traçabilité, d’environnement. Dans les années 2015, le maire de Bubry explique à notre couple que seul le changement était permanent et que voici que se défaisait une grande partie de la société industrielle traditionnelle ; voici que la Bretagne était ouverte aux vents d’une compétition sans pitié avec de nouvelles technologies, de nouveaux rapports de force. On est entré dans un monde planétarisé où le centre est nulle part et la circonférence un peu partout ;

La Bretagne était peu ouverte, en 2015, elle est devenue très ouverte ; les technologies étaient stables, elles sont devenues changeantes. On avait le soutien de l’Europe, on met en place une nouvelle PAC et des fonds structurels moins importants. On avait une dévaluation permanente du franc, il y a une stabilité des changes. On avait une consommation de masse, on a une consommation de plus en plus différenciée par la qualité. On avait une forte aide de l’Etat, on est dans une économie avec un retrait de l’Etat et de la dérégulation. On était une Europe à 6, on est une Europe à 27. La France était centralisée, elle est décentralisée. Les critères de localisation des entreprises étaient basés sur les coûts ; ils le sont sur la qualité et l’environnement. Nous étions dans une économie d’imitation des technologies, nous sommes dans une économie de création et d’invention en continu. Nous avions le Traité de Nice… nous avons toujours le Traité de Nice !

Les stratégies mises en œuvre

La Bretagne est en train d’évoluer ; elle se recompose en permanence. Notre couple demande au maire quelles stratégies a-t-on suivies pour en arriver là ? J’en retiens quatre :

•Voie productive et redistributive. a Bretagne s’est développée, entre 2005 et 2015, en suivant une double dynamique : celle de la production, celle de la redistribution. Sur les 100 euros dont dispose un Breton, 47 proviennent des salaires ou des profits liés à la production – c’est l’économie productive ; 63 viennent de l’économie redistributive, de l’argent qui vient d’ailleurs : il s’agit de l’économie sociale, l’économie résidentielle (l’argent de ceux qui se sont installés en Bretagne, des retraités, des fonctionnaires, des touristes, des bi-résidents…) On s’aperçoit que les revenus tirés de la production sont moins importants que ceux tirés de la redistribution ; que les revenus publics jouent un très grand rôle ; que tous les territoires ne vivent pas de la même façon : certains sont très marqués par la logique productive (Ploërmel, Fougères, Vitré, Pontivy, Saint-Brieuc) ; d’autres vivent de la redistribution (Saint-Malo, Dinan, Morlaix, Carhaix) ; d’autres vivent de façon mixte (Vannes, Rennes, Brest, Lorient, Quimper).

Cette logique résidentielle joue un rôle majeur car ces gens qui viennent s’installer chez nous viennent avec leur retraite, l’ensemble des salaires gagnés ailleurs… Beaucoup s’installent dans les campagnes, passent commande aux artisans, aux commerçants. Trois bourgs ruraux sur quatre connaissent une nouvelle croissance. Si l’on ajoute les bi-résidents (ceux qui ont une maison à la campagne et une à la ville), un certain nombre de villages bretons ont de beaux avenirs devant eux. Le monde rural s’est donc réveillé mais pour autant la ville est présente : 75 % des Bretons vivent dans une aire urbaine (agglomération de bâti d’au moins 2 000 habitants). Le cadre de vie est changé. Hier, les populations et les entreprises allaient à la ville ; il n’est pas impossible que certaines s’installent dans les bourgs ruraux dès lors qu’ils seront dotés d’infrastructures et de services conséquents. Une double dynamique anime la Bretagne : celle de la production sur laquelle on assoit notre essor, celle sociale et résidentielle, dynamique de la redistribution. En termes de développement de territoire, de stratégie de développement, il s’agit de produire mais aussi d’attirer durablement les revenus qui ont été créé ailleurs.

•Entrée dans la société de la connaissance. Nous avons connu la société agricole, la société industrielle. Nous entrons dans la société cognitive, une société où la matière première devient l’intelligence, la formation, la compétence et où l’énergie devient la maîtrise de l’information. Cette entrée est une marque du 21e siècle, ce qui signifie concrètement le développement d’activités tertiaires intelligentes, la dématérialisation des produits (dans le prix d’une baguette de pain, vous trouvez 10% pour la matière première et 90% pour le service). On voit bien l’enjeu de la formation continue pour une région apprenante. C’est aussi l’interpénétration croissante entre les fonctions de demain : ceux qui produisent, ceux qui cherchent, ceux qui forment. L’enjeu est d’arriver à établir des liens puissants entre tous ces acteurs, des relations tenues ; constituer des réseaux entre ceux qui produisent, ceux qui forment, ceux qui innovent. Il faut être raisonnable. La Bretagne, qui est loin des grands centres, est entrée dans cette société de la connaissance et redevient centrale, une région d’Europe dominante.

•Voie de l’aménagement du territoire. On l’a suivie avec succès rompant avec quelques vieilles lunes ! Par exemple, l’idée qu’il ne fallait pas de grande ville : on a consacré l’intérêt de la polarisation urbaine car c’est là que se fabriquent les matières premières de demain que sont la formation, la recherche, l’innovation. On a rompu avec l’idée surannée de la cassure Est-Ouest : la cassure est bien Nord – Sud, Bretagne centrale et Bretagne du littoral. Finalement, la Bretagne est sortie de cette idée que tous les territoires devaient être égaux mais bien qu’ils sont différents et que chaque territoire a un rôle à jouer dans le développement économique. On a rompu avec les facteurs traditionnels de l’attractivité. Ce qui attirait dans les années 45 en Bretagne, c’étaient de grands bassins d’emplois avec des gens disponibles, sérieux, pas trop râleurs…

•Voie de l’organisation. On passe d’une logique de la géographie des coûts à une logique de la géographie de l’organisation. Les Bretons ont compris que l’élément de compétitivité qui pouvait faire la différence était de reconcevoir son organisation, multipliant partenariats et réseaux à tous niveaux. Au niveau des institutions où l’Institution de la Région travaille, participe, par des accords divers, avec les conseils généraux et les grandes villes ; cela concerne l’intercommunalité : elle est presque totale en Bretagne (en 2015, il n’y a plus qu’une seule commune qui continue de refuser d’entrer dans l’intercommunalité…) On s’est aperçu que cette organisation était la seule façon de régler des problèmes qui dépassaient les préoccupations et les possibilités de chaque commune. Quatre grenouilles bien gonflées n’ont jamais fait un bœuf ! On a développé les pays en Bretagne, lieux de projets, d’organisation, de cohérence entre les ambitions des acteurs. Cela concerne les réseaux de villes qui ont besoin de mettre en commun l’ensemble de leurs capacités. Cela concerne enfin l’interrégionalité, devenue une pratique incontournable car nous ne pouvons pas, nous seuls Bretons, développer les fonctions de demain, surtout celles d’intelligence dont nous parlions.

L’organisation concerne le politique mais aussi les entreprises et les activités économiques. Les Bretons ont bien compris qu’était venu le temps des réseaux, de cette organisation qui permette aux uns et aux autres d’unir leurs forces, de façon souple, face à une concurrence nationale et internationale accrue pour essayer de pénétrer ensemble sur des marchés exigeants. Paradoxalement, plus l’économie devient une économie de marché, plus derrière, il faut une économie de contrat pour gagner sur les marchés. Il faut apprendre à raisonner. On a bien compris que la somme des performances individuelles n’était rien à côté de la performance collective. Prenez onze joueurs de football, onze vedettes internationales, chacun est doué, chacun veut marquer son but. Il a peu de chances de réussir et on a peu de chances d’obtenir des résultats conséquents. Prenez une équipe moins glorieuse mais des joueurs qui ont l’habitude de travailler ensemble : le ballon circule et l’équipe marque des buts. La force d’un système dépend moins de la somme des performances individuelles que de la qualité, l’intensité des relations entre les acteurs. Les entreprises l’ont compris, soit en unissant leurs forces face à la concurrence internationale, soit entre des acteurs très différents, qui vont unir leurs forces entre le banquier, l’entrepreneur, le prestataire de services et c’est ainsi que l’on peut constituer une équipe qui gagne.

Notre couple a écouté le maire de Bubry et s’est dit qu’un monde en avait chassé un autre ; que la Bretagne avait bien évolué. La Région est redevenue belle mais dans un monde qui a bien changé. Nous avons rêvé.

Le poète a dit que, Vivre sa vie, c’est la rêver, mais nous, Bretons, nous pouvons penser que La rêver, c’est déjà la vivre. Le rêve est quelque chose qui se construit au sein de cette région qui n’est pas habituée aux vaines résignations, dans cette région qui sait se souvenir de son futur pour essayer de créer son présent, car c’est ainsi que s’expriment des dynamiques et les solidarités, que se créent les réseaux…

…parce que nous savons le faire et parce que c’est tant mieux comme ça…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *