Un devoir national : l’insertion des jeunes sans diplôme (rapport du CERC)

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - insertion

Michèle Mansuy a présenté aux membres du CNLE, Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, lors de la séance du 16 décembre 2008 à Paris, les grandes lignes du rapport du CERC, Conseil emploi revenus cohésion sociale, intitulé « Un devoir national – l’insertion des jeunes sans diplôme ».

Ce rapport, riche d’enseignement, apporte des éléments nouveaux de connaissance, alerte politiques et acteurs de la société civile, émet des pistes de réflexion :

  • risque important de précarité pour ces jeunes, notamment parce qu’en France, l’influence du diplôme sur la trajectoire professionnelle est particulièrement forte tandis que le retour en formation diplômante est rare ;
  • risque qui pèse sur la croissance à long terme dans une économie de la connaissance.

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www.cnle.gouv.fr
Rédaction : Christiane El Hayek et Tugdual Ruellan
rapport du CERQ sur www.cerc.gouv.fr

L’insertion des jeunes sans diplôme est le thème du dernier rapport du Cerc. Il avait déjà été évoqué dans les rapports précédents : sur l’éducation en 2003, sur les enfants pauvres en 2004. Le rapport précédent « La France en transition » pointait aussi cette difficulté. C’est un risque collectif dans la mesure où le fait d’avoir une proportion encore relativement importante de jeunes sans diplôme est un risque pour la France dans le cadre d’une économie de la connaissance mais surtout, c’est un risque important pour ces jeunes concernés :

  • le fait de ne pas avoir un diplôme fait courir un risque particulièrement important en France pour le parcours professionnel futur ;
  • lorsqu’on n’a pas en France un niveau de diplôme de base suffisant, le retour en formation professionnelle continue est très rare.

Caractéristiques des jeunes sans diplôme et de leur parcours d’insertion
120 000 jeunes sans diplôme chaque année. La France est dans le rouge dans l’ensemble des 27 pays européens. Elle compte 17 % de jeunes qui sortent chaque année sans diplôme. C’est une situation relativement moyenne dans l’ensemble européen. Mais on ne peut pas se contenter de cette position moyenne. Les pays nordiques mais aussi de nouveaux pays d’Europe centrale font beaucoup mieux et arrivent sous le seuil des 10 % de jeunes non diplômés. La proportion de jeunes non diplômés a beaucoup baissé jusqu’en 1996, notamment avec l’effet de la mise en place progressive du collège unique. Depuis cette date, on n’arrive pas à faire baisser ce taux. Dans les dernières années, on voit des taux très bas mais c’est un effet de mesures : l’enquête emploi qui sert à mesurer la proportion de jeunes non diplômés a changé. On a désormais une mesure plus fiable mais malgré tout, on voit qu’il n’y a pas de tendance à la baisse. Il devient difficile, c’est inquiétant, de faire baisser la proportion de jeunes non diplômés.

Parmi les jeunes non diplômés, la plupart a un niveau très bas. Plusieurs catégories :

  • ceux qui sortent du collège, ont parfois commencé un cursus professionnel court mais, sans atteindre l’année terminale. C’est ce que l’éducation nationale appelle les « non qualifiés » ;
  • ceux qui sortent du lycée avant la classe de terminale ;
  • ceux qui arrivent jusqu’en dernière année de CAP ou BEP mais n’obtiennent pas le diplôme ;
  • ceux qui échouent au baccalauréat.

Ces distinctions sont importantes parce que le, sur le marché du travail, ces jeunes ne sont pas dans la même situation. Chaque étape compte. Permettre aux jeunes d’avoir un début de formation professionnelle ou d’arriver jusqu’à la classe de terminale, même sans obtenir le bac, procure un avantage. Cet échec scolaire est socialement très marqué. Les sorties sans diplôme sont en effet très corrélées au niveau de vie des familles, d’une part en fonction des problèmes financiers mais aussi à cause des conditions de vie induite. Éric Morin a montré que le fait d’avoir une chambre à soi jouait un rôle important dans la réussite scolaire. On sait également que l’environnement, le quartier jouent un rôle important. Si le jeune habite dans un quartier relégué, il aura d’autant plus de difficultés scolaires.

D’autres éléments jouent également comme le capital scolaire des parents : pour la moitié des jeunes qui sortent au plus bas niveau, la mère n’a aucun diplôme. C’est surtout le niveau d’études de la mère qui joue dans la réussite scolaire des jeunes.

Le niveau de vie a un effet important sur les sorties sans diplôme. La moitié de la population qui a le niveau de vie le plus élevé n’est quasiment pas touché alors que les 10 % les plus pauvres sont particulièrement concernés.

L’échec est marqué socialement. Ce n’est pas le système éducatif qui produit à lui seul l’échec scolaire. Les difficultés scolaires apparaissent très tôt, dès le cours préparatoire, probablement même avant. Ce phénomène est ensuite cumulatif. Le système éducatif ne compense pas. Les problèmes ont tendance à s’amplifier au fur et à mesure du parcours scolaire. Nous n’avons pas, dans ce rapport, cherché à entrer dans la mécanique scolaire. Nous constatons simplement qu’il n’y a pas correction.

La Finlande, tête de liste. Nous avons cherché à comparer avec d’autres pays européens qui réussissent mieux, notamment les pays nordiques. Nous avons été intéressés par le cas de la Finlande. Il y avait dans ce pays, il y a une quinzaine d’années, un système éducatif assez proche du système français, avec sélection par l’échec et un taux de non diplômés comparable au nôtre. La Finlande est aujourd’hui un des pays d’Europe où l’échec scolaire est le moins important. Il obtient les meilleurs scores d’ensemble pour le système éducatif. soutien scolaire. On constate que le soutien scolaire est fait dans le cadre de l’enseignement : c’est l’enseignant qui accompagne les élèves les plus en difficulté. Cela fait partie de ses missions ; doublement. lorsqu’un élève a des difficultés dans une partie des matières et pas dans d’autres, on continue à le faire avancer dans les matières où il a le niveau requit et on lui fait travailler seulement les matières où il est plus faible. Ainsi, il continue à suivre sans doublement. Le doublement en France reste relativement fréquent ; c’est devenu de moins en moins le cas dans d’autres pays d’Europe ;

A supposer que l’on puisse mener une réforme qui change les conditions de l’échec scolaire, c’est une entreprise à long terme. Il faut 10 à 15 ans pour qu’elle produise ses effets. En attendant, il faut trouver des solutions pour les quelque 120 000 jeunes qui sortent sans diplômes chaque année.

Les jeunes sans diplôme ont un désavantage sur le marché de l’emploi partout en Europe mais la France fait partie des pays où le diplôme donne un avantage important. Les jeunes sans diplôme sont en France, moins fréquemment en emploi que ceux qui ont un CAP, un BEP, un bac ou plus. En prenant l’indicateur opposé – le fait de ne pas avoir d’emploi – le non emploi des jeunes sans diplôme en France est 1,7 fois plus important que celui des jeunes du même âge en Europe. On a le même rapport en Suède, en Allemagne, en Finlande, au Danemark et aux Pays-Bas alors que dans les pays du Sud, le désavantage à l’absence de diplôme est quasiment inexistant ou peu marqué.

Aux âges jeunes, l’absence de diplômes est un désavantage marqué. En France, pour les cohortes ayant davantage d’expérience, ce désavantage s’amenuise – ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays. On peut donc dire que le désavantage lié à l’absence de diplôme touche particulièrement les jeunes. Les jeunes qui n’ont pas de diplômes sont d’autant plus pénalisés qu’ils ont quitté le système éducatif précocement. 40 % des jeunes qui se sont arrêtés au collège ou en première année de cursus professionnel court sont au chômage. Parmi ceux qui occupent un emploi, moins de la moitié a un emploi à durée indéterminée.

Les jeunes qui n’ont pas de diplômes ont des parcours différents de ceux qui sont diplômés. Ils sont davantage touchés par le passage en emploi précaire. Pour eux, la transformation d’un emploi précaire en emploi à durée indéterminée est moins fréquente. Ils ont des emplois plutôt dans de petites entreprises qui sont elles-mêmes économiquement plus fragiles. Une forte minorité passe en mesures jeunes, contrats aidés, stages de formation durant les périodes de non emploi. Par exemple, pour la cohorte 1998, 40 % d’entre eux ont été dans ce cas. D’après les observations dont nous disposons, jusqu’à sept ans après la fin des études, on voit que l’absence de diplômes est pénalisante pour longtemps. On voit en effet, sept ans après, une différence très importante avec les autres jeunes.

Les jeunes qui n’ont pas de diplômes passent par des actions de formation pendant leur début de vie active. Ce sont surtout des formations pendant les périodes de non d’emploi. Ils sont moins concernés par les formations en entreprise. Un point encourageant : l’accès à la formation est plus important pour les cohortes les plus récentes. Les résultats de la dernière enquête du Cerc auprès des sortants de 2004, interrogés en 2007, montrent un accès à la formation plus important, y compris pour les jeunes sans diplôme.

Action publique concernant les jeunes sans diplôme

L’action publique concerne d’abord la transition entre l’école et le marché de l’emploi. C’est le rôle de la Mission générale d’insertion qui voit ce rôle difficile du fait de la complexité du système éducatif français : le passage du système scolaire classique à l’apprentissage n’aide pas à repérer les jeunes. On arrive difficilement à les retrouver pour leur proposer des solutions. En regardant le bilan de cette Mission générale d’insertion, accessible en ligne, on note qu’elle concerne 60 000 jeunes par an, ce qui n’est pas à la hauteur des besoins. Elle vise surtout à remettre les jeunes concernés dans un parcours de formation, le plus souvent un parcours classique ou un apprentissage, plus rarement des formations spécifiques organisées par la Mission lorsque la prise en charge un lieu encore l’année. Autant on a des chiffres sur les formations concernées, le niveau de diplôme des gens qui entrent, on n’a aucun élément sur le fait que des jeunes obtiennent ou non un diplôme du parcours qui a repris. Il n’y a pas de suivi à ce niveau alors que l’objectif est pourtant de permettre à une partie de ces jeunes d’avoir un diplôme en bout de course.

Autre élément préoccupant : pendant un an, les jeunes sont sous la responsabilité du système éducatif. La prise en charge des jeunes les plus en difficulté peut prendre du temps. Une fois sur deux, les jeunes sans diplôme mettent plus d’un an à prendre contact avec le réseau des missions locales.

L’accompagnement des jeunes en difficulté vers l’emploi : le réseau des missions locales, l’acteur central, reçoit quelque 470 000 jeunes par an. Un peu moins de la moitié sont des jeunes sans diplôme. Il faut un suivi de l’insertion sociale et professionnelle, ce qui est la posture adaptée pour ces jeunes sans diplôme dont certains ont des difficultés d’accès à l’emploi, des problèmes familiaux, de santé ou autres.

Il y a également beaucoup d’autres intervenants. L’ANPE reçoit directement des jeunes sans diplôme. Les missions locales ont besoin, pour construire un parcours d’insertion sociale et professionnelle, de mettre en coordination un ensemble d’acteurs. Cette coordination, selon les contextes locaux, fonctionne plus ou moins bien. Celle entre l’éducation nationale et les missions locales peut être excellente ou très mauvaise, ce qui se traduit par des retards de prise en charge des jeunes concernés. Il peut y avoir également des problèmes de différences dans les objectifs et pratiques financières des différents acteurs.

Civis. Il existe une procédure d’accompagnement spécifique aux jeunes en difficulté : le Civis. Il ne s’agit pas d’un contrat. La mesure utilise les formations offertes par les conseils régionaux et les contrats aidés dans le cours de son déroulé. Il s’agit d’une procédure annuelle ce qui nous paraît contradictoire avec l’horizon du parcours de retour à l’emploi de ces jeunes. Il faut en effet plus d’un an pour les amener à un emploi stabilisé sachant qu’ils ont un capital scolaire qui au départ les pénalise. Pour les jeunes au capital scolaire le plus faible, la procédure peut être renouvelée autant de fois que de besoins mais ce n’est pas la même chose d’avoir une procédure inscrite dans la durée des le départ et une procédure qui peut ou non être renouvelée chaque année.

La formation à visée qualifiante est assez rare. La formation, telle qu’elle existe, est surtout une formation d’adaptation au poste bien que dans certaines régions, il existe des procédures pour permettre l’accès pendant le contrat aidé à des formations qualifiantes ou à la validation des acquis de l’expérience.

Pistes d’amélioration
Dans la durée. Les instruments et procédures pourraient être sensiblement améliorés. Construire des parcours d’accompagnement dans la durée est essentiel. Il semble manquer un maillon de la chaîne qui permette à ces jeunes d’accéder à un contrat de professionnalisation. Actuellement, le contrat de professionnalisation est surtout destiné à des jeunes qui ont déjà une formation de base et très peu à des jeunes sortis précocement de l’école.
Garantie de ressources. Alors que les actions de pré professionnalisation sont des actions difficiles, les montants financiers qui leur sont accordés ne semblent pas être à la hauteur. Il serait bon de réfléchir à un moyen de faire en sorte que ces jeunes puissent se remettre dans une perspective de professionnalisation. Pour pouvoir accéder à l’emploi, il faut des moyens. Actuellement, nous sommes à contre-courant de tous les pays d’Europe puisque partout, il existe une garantie de ressources qui s’appliquent aux jeunes. Elle peut, en France, s’appliquer aux jeunes sous certains cas : sous réserve qu’il s’inscrive dans une démarche d’accompagnement. Nous sommes quasiment le seul pays à n’accorder aucune ressource aux jeunes qui n’ont pas de diplômes. Dans la mesure où nous avons un système d’indemnisation du chômage qui laisse les jeunes très largement à l’écart, cela nous paraît être un point de préoccupation important puisqu’au-delà de l’aspect ressource et recherche d’emploi, ces jeunes sont à l’écart des droits sociaux. Nous avions recommandé l’accès au RSA mais n’avons pas été suivis. Il est important que l’accès à un revenu soit étudié pour ces jeunes pour qu’ils aient une insertion sociale et professionnelle satisfaisante.

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