Henri-Jacques Stiker : le travail n’est pas tout !

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - handicap

1993.03.04.OF.infos_gene.Stiker.photo.jpgAnthropologue er philosophe, Henri-Jacques Stiker s’interroge sur les représentations que nous avons des personnes handicapées. Il se demande aussi pourquoi nos sociétés insistent tant sur leur insertion professionnelle. Il était récemment à Rennes, l’invité du Collège Coopératif en Bretagne.

article paru dans Ouest-France le 4 mars 1993 (informations générales, toutes éditions)
Propos recueillis par Tugdual Ruellan

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Anthropologue et philosophe, Henri-Jacques Stiker s’interroge sur les représentations que nous avons des personnes handicapées. Il se demande aussi pourquoi nos sociétés insistent tant sur leur insertion professionnelle. Il était récemment, à Rennes, l’invité du Collège coopératif en Bretagne.

Etre maléfique, impur, bouffon… Les termes employés pour désigner la personne handicapée ont évolué au cours des siècles. Qu’en est-Il aujourd’hui ?

Est nommé « handicapé » celui qui est reconnu comme tel par la loi. Les critères sont plus ou moins flous. En fait, les instances chargées d’attribuer ce statut n’ont pas de définition du handicap. C’est inquiétant. Une société humaine doit penser son fonctionnement en songeant aux plus faibles. Comme la nôtre tend vers toujours plus de rentabilité, le modèle qu’elle propose aujourd’hui à la personne handicapée c’est d’être un travailleur comme tout le monde. Et elle a tendance à exclure tous ceux qui n’y arrivent pas. Je crois que nous devrions nous donner d’autres critères.

L’Organisation mondiale de la santé propose de nouvelles définitions. N’est-ce-pas un progrès?

La terminologie est traduite de l’anglais et reste ambiguë. Le mot « handicap » est le seul qui soit commun. Pourtant, il cache des particularités et des popula¬tions qui ne se ressemblent pas. On parle désormais de déficience, d’incapacité, de désavantage. C’est parfois utile. Mais la réalité ne se laisse pas facilement enfermer dans des mots.

« Non voyant », « mal entendant »… Qu’y a-t-Il derrière ces nouveaux mots ?

Nous voulons intégrer les personnes handicapées. Mais, en même temps, nous voulons gommer les différences. Dans un monde de spectacle, un monde que nous voulons propre, nous avons tendance à cacher ce que nous ne voulons pas voir. Quand nous disons «insertion », nous ne disons pas forcément « intégration ». Il faut prendre les mots très au sérieux. Ils ne sont pas anodins. Ils expriment une réalité sociale.

On parle beaucoup aujourd’hui d’insertion professionnelle des personnes handicapées…

Autrefois, l’infirme était dispensé de travail. Aujourd’hui, cette très longue tradition de pensée sociale se trouve inversée. Notre souci est de faire travailler les personnes handicapées. Et pourtant, nous avons du mal à y parvenir. Ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté. Ce n’est pas seulement parce que la situation économique est mauvaise. En fait, notre mémoire sociale, dans ses profondeurs, continue d’assimiler handicapés et assistance.

Comment en sortir ?

On ne peut pas penser l’insertion par le travail, sans penser l’insertion par les relations sociales. Nous connaissons tous des personnes très handicapées qui ne travaillent pas et qui sont, pourtant, très insérées dans la société. Au contraire, en obligeant certaines personnes handicapées à travailler, nous risquons de les placer dans des situations de précarité ou de vulnérabilité. Il n’y a pas d’action possible si nous ne prenons pas en compte, à la fois, les relations sociales et le travail. Le nouveau défi de l’action sociale est aujourd’hui de trouver ce lien. Les ministères y arriveront quand ils accepteront de travailler ensemble. Des efforts importants sont faits depuis quelques années, mais les administrations doivent continuer à inventer ensemble de nouvelles manières de rendre service : il faut « déconstruire » les bureaux et les guichets.

Propos recueillis par Tugdual RUELLAN.

Henri-Jacques Sticker est directeur de recherche en anthropologie historique à l’université de Paris VII (Jussieu). Il est reconnu comme l’historien de l’infirmité. Il a récemment publié « L’homme réparé, artifices, victoires, défis » (Gallimard, 1988) et » Corps infirmes et sociétés » (Aubier-Montaigne, 1982).

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