Bernard Pecqueur : « ce qui compte n’est pas d’avoir du pétrole mais bien un certain regard sur son territoire ! »

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - insertion

2008.16_decembre.logos.jpg
jpg_pecqueur-2.jpg Bernard Pecqueur, sociologue à l’Université Joseph Fourier de Grenoble, s’intéresse au développement local, l’économie territoriale et la révélation de ressources cachées. Il était l’invité le 16 décembre 2008 du Conseil général d’Ille-et-Vilaine et du Fonds social européen pour un séminaire organisé à Redon par la Fédération d’animation rurale du Pays de Redon et de Vilaine sur le thème « des chantiers d’insertion et le développement local.« 

…/… Tugdual Ruellan : Merci pour ces présentations. Nous avons vu ce matin comme les chantiers étaient moteurs, développeurs de richesses tant humaines que sociales et économiques. Nous voyons comment ils peuvent être en mesure d’entraîner avec eux dans leurs valeurs, leur force de conviction, tout un territoire, un ensemble d’acteurs. Mais quelle place peut aujourd’hui prendre l’IAE, l’insertion par l’activité économique, dans un contexte de crise économique, de mondialisation ? N’y-t-il pas un risque d’y perdre son âme, ses valeurs ? L’Insertion par l’activité économique a-t-elle encore une place dans cette globalisation ? Bernard Pecqueur, bienvenue, merci d’être parmi nous. Vous êtes universitaire, professeur à l’Université Joseph Fourier de Grenoble. Depuis de nombreuses années, vous travaillez sur le développement local. Vous avez d’ailleurs écrit un ouvrage sur ce thème dès 1989. Vous avez aussi été adjoint à la ville de Grenoble, en charge de l’insertion. Bref, un engagement et une réflexion qui nous intéressent tout particulièrement aujourd’hui. Vous nous proposez de réfléchir à ces questions autour d’un concept que vous développez, celui de l’économie territoriale. Vous notez un paradoxe : en même temps que le monde se globalise naît aussi le besoin de construire des stratégies locales et territoriales, de rechercher nos ressources cachées…

Séminaire organisé par le Conseil général d’Ille-et-Vilaine et le Fonds social européen
Propos recueillis par Tugdual Ruellan au cours de la journée
Bernard Pecqueur : Bernard.Pecqueur@ujf-grenoble.fr
Retrouvez les actes du séminaire en cliquant sur ce lien :
Chantiers-insertion-actes-161208.pdf
Informations sur le site du Conseil général :http://www.ille-et-vilaine.fr/les-chantiers-d-insertion-et-le-developpement-local,91763,fr.html

Bernard Pecqueur : Avec tout ce que l’on a entendu depuis ce matin, on pourrait penser que ces initiatives constituent un monde extrêmement imaginatif, productif d’idées mais peut-être aussi dans sa bulle. Et qu’il y aurait à côté, la vraie économie. Ce que je propose de développer rapidement, c’est l’idée selon laquelle l’économie territoriale s’insère en fait à l’échelle de la planète. Ce ne sont pas des pratiques pensées pour résoudre un problème de type social mais des pratiques qui s’insèrent dans un mouvement rendu nécessaire par la globalisation. Paradoxalement, la globalisation appelle les territoires, le local. Le local devient un moyen de s’adapter à cette globalisation.

TR : Comment cela se manifeste-t-il concrètement ?

Bernard Pecqueur : La première chose qui frappe est dans le monde de la concurrence. On a aujourd’hui des différentiels de coûts entre les pays à bas salaires et ceux industrialisés qui peuvent aller de 25 à 40. Comment rester dans une image classique d’échange international d’avantages comparatifs ? Par exemple, il y a deux ans, une usine en Normandie fabriquait des cocottes minute destinées à cuire le riz à destination du marché chinois, vingt fois plus qu’on ne l’a produit en Chine. Cela a duré pendant des années jusqu’au moment où l’on a dû fermer l’usine. On ne peut plus rester à attendre la concurrence. Les stratégies des territoires, c’est donc essayé de se différencier. Au lieu d’essayer de faire comme son voisin en moins cher, il vaut mieux essayer de faire ce que le voisin ne sait pas faire. C’est ce qu’on appelle la spécification : il faut être spécifique…

TR : …et complémentaire…

Bernard Pecqueur : Différent plus que complémentaire.

TR : On est bien dans l’idée du cluster qu’a évoquée Marco Félez…

Bernard Pecqueur : Tout à fait ! Les deux exemples, Solidart Maurienne (Vallée de la Maurienne) et les Articulteurs (pays de Redon et de Vilaine), qui viennent d’être présentés sont complètement dans cette idée. Vous êtes partis de ce qui fait la culture du lieu. Vous n’êtes donc pas dans l’anonymat des territoires. Vous faites appel à la spécificité de vos territoires pour vous développer. Dans d’autres domaines que ceux de l’insertion, on a par exemple les démarches d’appellation d’origine contrôlée dans les produits agro alimentaires. Il s’agit bien de dire que l’origine est importante dans la qualité du produit, qu’elle distingue le produit d’un autre et permet d’exister.

TR : Vous dites aussi qu’il faut valoriser des ressources qui seraient cachées…

Bernard Pecqueur : C’est peut-être là le problème le plus important. On se dit souvent qu’un territoire a de la chance ou n’en a pas. Il est ou non doté de richesses. On décrète que certains territoires vont donc pouvoir se développer, d’autres non. Je vous informe que, si l’on regarde les richesses apparentes, le pays le plus riche du monde est la république démocratique du Congo… Or, on sait que c’est un des pays qui a le revenu par habitant le plus faible. Il y a donc un problème : si le pays le plus riche du monde ne l’est pas, c’est que les ressources apparentes ne sont peut-être pas les bonnes ressources. Les pays dotés de pétrole ont souvent des problèmes pour se développer parce qu’ils sont sujets à de nombreux phénomènes pervers. En revanche, ce qui est découvert dans l’économie territoriale, c’est l’existence de ressources cachées. C’est le repérage, la révélation de cette ressource cachée qui va faire richesse.

TR : Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Bernard Pecqueur : Plusieurs nous ont été présentés. La Taknaw parade dont nous a parlée Marco Félez. À partir de cette idée, vous avez tiré les fils et avez finalement découvert l’économie.

TR : La ressource cachée n’est donc pas a priori un potentiel économique…

Bernard Pecqueur : Non ! Quelle était la ressource pour Solidart Maurienne ? Il s’agissait de la mémoire d’un savoir-faire industriel, une vision culturelle du lieu qui a sa spécificité par rapport à un autre. Quelquefois, on peut dire que la ressource, c’est rien. J’ai participé à des réunions pour préparer les parcs naturels régionaux dans le sud de la France. Les gens disaient être en déprise agricole, n’avoir rien. Je répondais : « vous n’avez rien, c’est parfait : vendez le ! » Faites en sorte que ce rien soit votre ressource. La faible densité est une ressource qui peut se vendre par rapport à des populations urbaines en recherche de calme, de tranquillité. On peut donc aller chercher cette ressource de manière très ténue. Je pense aussi à cette petite ville de Belgique, Dinant. Plusieurs emplois y ont été créés autour de la musique, l’organisation de concerts, école de musique… Il se trouve qu’Adolphe Sax, inventeur du saxophone, est né dans cette ville mais il l’a quittée à l’âge de six mois ! Cela a suffi pour que la musique soit le fil rouge d’un développement. Les gens ont fabriqué des emplois, ont créé de la richesse. Ce qui compte, ce n’est pas d’avoir de l’or en barre ou des réserves de pétrole. C’est bien d’avoir un certain regard sur son propre territoire…

TR : … Ce qui suppose d’être en veille permanente, d’être sensible, de savoir décrocher sa lune…

Bernard Pecqueur : Cela renvoie aussi à toutes les questions de gouvernance. Comment faire pour trouver sa propre ressource ? Il y a là une forme de mobilisation autour des spécificités du territoire. Un territoire est un lieu où l’on peut trouver ces ressources que l’on ne trouvera pas par ailleurs. Je pense aux régions en reconversion. Il y a une façon de regarder son territoire pour passer à autre chose ou de rester dans la difficulté, soumis à des aides.

TR : Comment l’IAE peut-elle s’y prendre pour susciter ce nouveau mode de gouvernance ? Quel rôle peut-elle jouer ? Bernard Pecqueur : Déjà dans sa manière de considérer les publics. Partir du principe qu’il y a un gaspillage de ressources en laissant des gens sans emploi, marginalisés de la société, que c’est une force potentielle qui n’est pas mobilisée et qui y est donc perdue. Toute cette capacité d’intelligence et de créativité montre que c’est un gaspillage. Dès lors que l’on prend les publics comme des ressources, on a déjà un regard important. C’est aussi le signe qu’on a une émergence de nouveaux acteurs. Avant la décentralisation, dans un monde à forte croissance, on avait un mano a mano entre les consommateurs, les producteurs et l’Etat. Avec la crise, les évolutions de la décentralisation, surgissent de nouveaux acteurs qui prennent la parole et qui interviennent. Tout ce qui est associatif va devenir actant, non pas parce que les gens de cette fédération seraient plus intelligents ou intelligents que les précédents mais parce qu’il y a là une nécessité d’adaptation à la globalisation. Tout cela est poussé par la nécessité que c’est dynamique.

TR : Donc, dites-vous, il convient de se différencier plutôt que de se faire concurrence, trouver et valoriser les ressources cachées, susciter de nouvelles gouvernances… Quelle vision avez-vous de l’avenir face à ce nouveau contexte économique auquel tout le monde est aujourd’hui confronté, l’IAE comme les autres ? N’y a-t-il pas risque que les personnes en difficulté soient les premières à souffrir encore davantage cette crise ? Comment l’IAE peut-elle évoluer dans ce contexte ?

Bernard Pecqueur : Au contraire, c’est une chance, pour l’IAE et pour les personnes en difficulté ! Si l’on est dans un schéma où il n’y a pas ce type de mobilisation, de stratégie, seront écrasés ceux qui ne seront pas dans le rapport de force. Avec ces trois éléments de stratégie – c’est une façon imagée de dire les choses – il y a une capacité de prise de parole. Un sociologue américain qui s’appelait Gerschman ( ?) parlait de la « fuite ou de la prise de parole». Chaque citoyen a la possibilité de prendre la parole. Mais encore faut-il qu’il le fasse ! Dans un monde, uniquement marchand, on n’a pas la possibilité de prendre la parole. Là, il y a une possibilité d’action. Je pense que c’est une occasion, un créneau historique. On est aujourd’hui dans une phase d’adaptation à la mondialisation et on ne peut pas s’adapter en étant uniforme d’un pays à l’autre, d’un territoire à l’autre. Nous ne pourrons nous adapter qu’avec un côté actif de la société civile, du monde associatif et de l’ensemble des acteurs.

TR : N’y a-t-il pas un risque encore plus grand de voir apparaître des disparités entre les territoires ?

Bernard Pecqueur : Ce que je suggère n’est, bien sûr, pas une garantie contre les inégalités. Mais probablement que la donne des inégalités est différente. On rebrasse la donne en donnant la possibilité que là où apparemment il n’y a pas grand chose, on peut quand même faire quelque chose. Il n’y a pas de territoire qui soit perdu à l’avance.

TR : Vous parliez de l’importance de prendre la parole. Les salariés des chantiers du pays de Redon ont des messages à nous transmettre…

Messages au répondeur

« Pour moi le chantier c’est un vrai plus, surtout pour apprendre la langue française. Au début, il y en a qui me comprenaient pas. Et puis les plantes sont différentes entre l’Algérie et la France. Je manque encore de vocabulaire, il faudrait que je reste encore un an de plus pour finir d ‘apprendre. Si je fais des fautes, il y en a qui me corrigent… C’est comme chez moi le travail… à part la dame qui vient nous juger tous les mardis. En tout cas le jardin, c’est le travail, ce ne sont pas les vacances… Il y en a qui pensent qu’on ne fout rien… moi je suis fier de ce que je fais, je n’ai pas de culpabilité et si j’avais le choix je voudrais travailler ici jusqu’à ma retraite. »

« Salut, c’est encore Jacques. Bon je sors de l’entretien… les boules… c’est pire que pour un boulot normal. J’ai attendu pendant deux plombes dans un couloir avec quatre autres gus. Arrive mon tour, je suis rentré dans une salle immense, ils étaient six à me recevoir… malaise… et direct les questions qui s’enchaînent… Du calme ! Tout est passé au crible, notamment les formations pour vérifier si c’était pas pour passer le temps que je les avais faites. Chose bizarre, ils m’ont même demandé si ça ne me dérangeait pas de fréquenter des personnes en difficulté… çà veut dire quoi ? … je suis infréquentable moi aussi ? Bon ce qui est bien c’est qu’ils savent déjà tout sur toi, ils ont des enquêtes, donc on gagne du temps. Mais ce que j’ai trouvé dur c’est de le faire comprendre que j’ai changé… enfin je crois que j’ai changé, du coup je suis plus trop sûr moi-même… Bon ben, on verra bien… Je vous rappelle. »

« Bonjour. Moi, çà fait 15 mois que je suis ici et j’ai un souci avec mon accompagnant, ça se passe pas bien… Il est indiscret. Il veut trop savoir sur ma vie privée, je me fais bombarder de questions… Mes problèmes de santé, j’ai déjà du mal à vivre avec… Et puis avec lui j’ai toujours l’impression que j’ai fait une connerie. La vie perso des gens ça ne les regarde pas. D’ailleurs, mes problèmes de santé je les ai eus sur le chantier ! Avec mon fils, ça se passe mal. Toute la journée sur le canapé, il me dit « tu travailles qu’avec des gogols ». Je lui ai dit de venir voir… Il n’a pas voulu ! »

« Bonjour. C’est Sylvie. Aujourd’hui, je suis super contente de travailler au chantier car cela me permet de construire mon projet professionnel alors qu’avant, avec des problèmes de santé, je ne savais plus où j’en étais et le moral était à zéro. Aujourd’hui, tout va bien. Le regard extérieur ne me fait pas peur. Je pense qu’aujourd’hui, on est tous dans la même galère et il faut que tout le monde sache qu’un jour on peut être en haut de l’échelle et que, du jour au lendemain, on peut voir les barreaux cassés et se retrouver en bas ! »

« Juste pour dire que moi je suis déjà suivi par l’ANPE. J’étais boulanger. On veut absolument m’envoyer en EMT. Ca ne me sert à rien, je suis du métier. Faut faire des trucs qui nous servent sans nous mettre la pression. »

« Je me souviens de ma première impression quand je suis arrivé au chantier. J’étais ravi ! Ca m’a permis de revivre. Le premier jour, je me suis levé deux heures avant. J’avais de l’appréhension. Tout le monde était accueillant. Ici, il y a des liens entre les gens, on a le soutien des collègues pour les coups de blues… Côté salaire, c’est un peu juste limite ; avec ma femme, on se débrouille mais bon avant je ne touchais plus rien donc c’est que du bonheur. De l’extérieur il y en a qui disent que c’est bien… d’autres qui disent que c’est pour les débiles. Je veux leur dire « venez voir ce qu’on fait ! » En tout cas, entre avant et maintenant, pour moi, psychologiquement c’est le jour et la nuit. J’ai eu un changement à 100% Je suis remis sur les rails. »

Bernard Pecqueur est professeur à l’Université Joseph Fourier, directeur-adjoint de PACTE EQUIPE TERRITOIRES, Institut de Géographie Alpine
Thèmes de recherche : Géographie économique et analyse des processus de construction territoriale ; Développement territorial (et économie du développement en particulier dans les pays du Sud) ; Théorie de la ressource territoriale (géographie culturelle et analyse du patrimoine) ; Aménagement du territoire.

Responsabilités administratives :Directeur du master « Sciences du Territoire », Président du Conseil Scientifique du programme de recherche INRA-DADP, pour la région Languedoc-Roussillon, Membre de la section 24 du CNU, Direction de Thèses.

Responsabilité éditoriales : Comité de rédaction de la Revue Géographie, Economie, Société, (Elsevier éditeur) depuis 1990 ; Comité de rédaction de la Revue d’Economie Régionale et Urbaine depuis 2005 ; Comité de rédaction de Territoire 2030, revue de la DATAR.

Activités d’expertises : Membre du groupe de prospective n° 10 de la DATAR

Programmes en cours
2004- 2005 : Développement économique des territoires à l’épreuve du partenariat (Responsable du Programme)
2004 : Qualité des territoires ruraux en Rhône-Alpes et stratégie de construction territoriale pour les acteurs (Responsable du programme)
2003- 2006 : Action Intégrée franco- marocaine. La création d’activités à partir du patrimoine : approches comparées de dynamiques territoriales franco-marocaine
accompagnement du projet Les Articulteurs en pays de Redon et de Vilaine (2008 – 2009) Equal (Fonds social européen)

Relations internationales : Professeur invité aux universités de Mons et de Louvain (5 semaines en 2004-2005) ; Conférencier invité à l’UQAM (Montréal) en 2004 et colloque européen de San Sebastian sur Développement Local novembre 2005.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *