Villeneuve Sainte-Odile : cultivons notre jardin

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - handicap

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Des bancs de l’école à la cour d’une exploitation agricole spécialisée dans la production d’oeufs et l’élevage de porcs, le chemin a été long pour Eric, Jean-Yves, Benoît et Sylvain. Amitié et compétences : histoire d’un pari réussi.

article paru dans Déclic n°32, décembre 1996
Rédactrice en chef : France de Lagarde
Texte : Tugdual Ruellan
Photos : David Adémas

http://www.tugdual-ruellan-communication.eu/public/DECLIC/1996.12.Declic32.villeneuve.gaec.01.pdf
Voilà six mois que le travail n’est plus un exercice d’école : Eric, Jean-Yves, Benoit et Sylvain ont créé leur Groupement d’exploitation en commun (Gaec) le 1er juin 1996, pour suivre, nourrir et soigner 19 000 poules pondeuses et quelque 360 porcs. Ils s’en souviennent comme si c’était hier… Une exploitation de taille qui s’étale sur plus de huit hectares, en pleine zone rurale que l’on dit en voie de désertification mais qui pourtant sent bon le sel, le crottin et la vie. Voilà six mois que les élèves du centre éducatif pour déficients visuels de la Villeneuve Sainte-Odile, dans les Côtes-d’Armor, sont devenus de vrais professionnels, avec un loyer, un revenu agricole, un outil de travail et toutes les responsabilités qui en découlent. Ils sont devenus… des agriculteurs ordinaires, comme aime à le souligner Loïc Haffray, le directeur du centre. Un rêve devenu tout à coup réalité : « Depuis tout petit, j’attendais ça! » confie Benoît, un grand gars costaud, du Nord, qui n’a pas hésité une seconde à rejoindre les copains de Bretagne. « Mes parents avaient bien une exploitation mais de cultures céréalières. Comment voulez-vous que je conduise un tracteur ! »

Une école pour apprendre l’entreprise

Avant le Gaec, il y a eu l’entreprise-école. Elle repose sur une idée toute simple mais pertinente : réfléchir sur le « faire » et progresser à partir de l’expérience. Le centre éducatif de la Villeneuve Sainte-Odile avait tout sur place pour que les jeunes agriculteurs se confrontent, grandeur nature, à la réalité de l’élevage. « Les formations que nous proposons ne débouchent pas toujours sur de l’emploi, regrette Loïc Haffray. Nous avions peine à voir d’anciens élèves souffrir de non-reconnaissance alors que nous, formateurs, nous étions persuadés de leurs compétences. » Dès 92, l’équipe s’interroge. A quoi sert une formation professionnelle si elle n’aboutit pas’? Comment poursuivre une action à l’issue de la formation? Le monde économique apportera les prémices d’une réponse avec le principe des « juniors entreprises. « Il fallait donner aux jeunes la possibilité d’expérimenter et de mettre en application, en situation réelle, tous les acquis théoriques. » L’entreprise école est née en 1994, soutenue par les collectivités territoriales, la Mutuelle sociale agricole (MSA), l’Agefiph et la Direction du travail. Pendant douze mois, les jeunes qui le souhaitaient allaient pouvoir participer à la gestion technique d’une production agricole ou horticole. « Nous leur avons confié une parcelle de terrain et une partie de l’élevage de poules pondeuses, raconte Michel Jan, formateur. A eux de découvrir ce qu’ils pouvaient faire, trouver un marché, en vérifier la viabilité. » Certains se lanceront dans la culture de cucurbitacées, et organiseront une grande tète pour les vendre. D’autres affineront leurs connaissances en matière de gestion et suivi d’élevage. Au bout du compte, tous auront la conviction d’être utiles et qu’il est possible de créer sa propre en¬treprise !

Un concours de circonstances favorables

Début 95, les événements se précipitent. Michel Jan apprend, lors d’une assemblée générale de producteurs, qu’une exploitation est à vendre à Plouagat: à trente kilomètres seulement de la Villeneuve. Le propriétaire. Francis Le Pottier, également directeur des Fermiers de l’Argoat, un important groupement de la région, accepte de relever le défi et de confier la gestion de l’exploitation aux jeunes handicapés. « Le centre proposait d’être locataire. Lui, restait propriétaire des bâtiments et du cheptel. C’est parce qu’il a cru à notre projet qu’on a démarré. Rien n’aurait pu se faire sans cela… » Pendant un an. Benoit. Eric et Jean-Yves apprennent à vivre ensemble. Ils se connaissent depuis l’âge de 13 ans mais tout est à réinventer, jusqu’à la gestion du quotidien dont les petits riens peuvent vous plonger dans l’embarras total si vous n’y prenez garde! Sylvain, handicapé moteur, est venu se joindre à eux dès le départ. Lui non plus ne voyait pas d’issue immédiate à sa formation. Pendant un an. Michel les accompagne, tente de répondre aux multiples questions qui affluent de toute part. Les quatre compères s’organisent, élaborent un règlement intérieur, apprennent à différencier vie privée et vie professionnelle. Fin mai, plus de doute : l’entreprise est prête à voler enfin de ses propres ailes. Le Gaec est créé le 1er juin. Tous les partenaires institutionnels n’ex¬priment pas le même enthousiasme, mais, à force de persuasion, les aides arrivent, permettant le montage financier de l’affaire. Les six premiers mois seront difficiles. Le mode de production doit être amélioré ; les chaînes d’alimentation ont besoin d’un petit rajeunissement. Mais le premier bilan financier annonce une entreprise viable, apte à dégager le revenu de quatre agriculteurs. « Il ne faut pas douter de soi-même, lance sans détour Sylvain. Nous étions sûrement inquiets au départ… Nous le sommes toujours un peu d’ailleurs. Mais nous étions persuadés qu’il fallait se lancer. Et on y croit ! »

Agriculteurs comme les autres

10 heures. Voilà plus de deux heures que l’on s’agite ici, au Gaec de Bel-Air, dans cette belle contrée des Côtes-d’Armor. Les horloges électroniques fonctionnent à merveille. Ce sont elles qui déclenchent la chaîne d’alimentation des 19 000 poules. Pas question de traîner : il faut se presser à ramasser les oeufs dans les alvéoles cartonnées, les stocker au frais dans les conteneurs et nettoyer les abreuvoirs. Quarante co¬chons doivent être livrés dans les trois jours. On ne sera pas trop de quatre pour les attraper, les peser et les classer. Une vraie corvée! Que l’on exécute sans ronchonner car le métier plaît. « Le défi, c’était qu’ils deviennent des agriculteurs comme les autres, poursuit Loïc Haffrav. Ils sont en train de montrer que c’est possible. Ils sont devenus des agriculteurs ordinaires. Le travail qu’ils font est un travail ordinaire. Il leur a fallu simplement un peu plus de temps que les autres pour le prouver… » 

Texte : Tugdual Ruellan
Photos : David Ademas

La cécité et le handicap moteur ne constituent plus aujourd’hui des obstacles insurmontables à la gestion d’une exploitation agricole : aides automati¬sées et rigueur pallient les déficiences.

Pour Benoit, Sylvain, Eric et Jean-Yves, des horaires de travail rigoureux rythment la vie quotidienne du Gaec. Les compétences acquises au cours de leur formation au Centre éducatif de la Villeneuve Sainte-Odile leur permettent aujourd’hui d’assurer en professionnel ! La surveillance de la ponte de 19 000 poules, l’élevage de 360 porcs et la diffusion de leurs produits.

Contact La Villeneuve Sainte-Odile 22640, Plenée-lugon Tél. 02 96 31 82 87 – fax 02 96 34 51 96

Le Centre éducatif rural d’aveugles et déficients visuels, établissement géré par la Croisade des aveugles, accueille chaque année une soixantaine d’élèves, garçons et filles. Agés de 13 à 20 ans, ils viennent en majorité du grand ouest et de la région parisienne. Outre l’enseignement classique, il propose depuis une trentaine d’années deux types d’enseignement professionnel l’horticulture (pépinière, fruitière, légumière, florale) et l’agriculture avec une ferme de 50 hectares et 3 700 poules pondeuses. L’établissement propose également, en collaboration avec l’Etat et l’Agefiph, des stages destinés aux adultes.

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