Monique Richardson, sexologue à Brest : un lagon bleu au fond des yeux

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - handicap

2000.03.Declic64.Monique_Richardson.01.jpgPyschanalyste, sexologue et aveugle, Monique Richardson a eu de multiples vies, a ffronté de violentes douleurs et s’est sentie envahie par le noir. Mais aujourd’hui, elle dit voir la vie en bleu.

La sexualité chez les aveugles Les aveugles ont-ils un sexe ? Boutade, penserez-vous ? Pas tant que ça estime Monique Richardson, aveugle, qui a ouvert un cabinet de sexologue et de psychanalyste a Brest, proposant une aide aux personnes et aux couples. Bien décidée à briser les tabous, elle a lancé, il y a plus d’un an, une enquête sur la sexualité des aveugles. Les questions sont directes et sans équivoque. Les réponses n’ont pas tardé et déjà, quelque cent trente questionnaires lui sont parvenus. « J’étudie actuellement les réponses mais je peux vous dire globalement, que ça fonctionne plutôt bien I »

Monique Richardson, 18 rue de Siam. 29200 Brest.

article paru dans Déclic n°64, mars 2000
Rédactrice en chef : Pauline Restoux
Texte et photo : Tugdual Ruellan

« Je ne vous sens pas très présent ! » lance sans détour Monique Richardson, peu de temps après quelques propos échangés. Malgré des yeux morts depuis longtemps, elle possède le regard qui transperce. A peine le seuil de son cabinet brestois de sexologue et de psychanalyste franchi, à l’instant même où elle m’accueille, Monique Richardson est déjà à l’écoute. Elle a pressenti maa gène. Aveugle et sexologue. Tant de représentations défilent dans la tête ! Mais le cabinet rayonne de couleurs et Monique a appris, au fil des ans, à entendre le bruit des pas, la vitesse de la respiration, le langage des silences : elle sait inventer les mots pour dire la souffrance ou simplement le malaise.

Tirée à quatre épingles, résolument ouverte à la rencontre, elle m’inviterait presque à m’allonger sur le divan pour lui faire part de mes angoisses passagères. « Je ne sais pas ce que vous avez dans la tète ; moi, j’ai un soleil et un beau lagon avec du vert, du bleu. Je sais que ce n’est pas la réalité, mais je fonctionne toute la journée avec ces images mentales. J’ai décidé d’être une optimiste indécrottable ‘! » Les mots, rapidement, viennent. J’apprends peu a peu à dialoguer sans son regard et domestique ma peur du noir.

Ce noir, oppressant pendant l’enfance, est venu progressivement dans la tète de Monique après cet accident de voiture en 1984, en plein centre-ville, alors qu’elle travaillait à Brest comme responsable d’un service de soins à domicile pour personnes âgées. « J’allais voir une grand-mère, se souvient-elle. Le choc n’était pas si violent, mais il était mal placé : il a occasionné une fracture temporo-occipitale et un traumatisme crânien. J’ai perdu un oeil aussitôt après, puis, pendant quelques temps la marche et la parole. » Monique est une battante, on l’aura compris. Deux ans après son accident, elle n’hésite pas une seconde à suivre son nouveau compagnon. Qui vient d’être nommé à Papeete, à Tahiti « Je commençais à me stabiliser ; les gens m’ont fait confiance et j’ai pu me remettre à travailler. » Alors, elle garde des enfants, devient responsable de parfumerie, reprend goût à la vie, puis crée avec son mari un centre d’hydro et balnéothérapie. Une idée de génie : « Tahiti manque d’iode ; les algues bretonnes affrétées par bateau, ont enchanté les îliens. » L’affaire se développe mais en 1994, sa vue commence à baisser quelques mois plus tard. Monique, progressivement, plonge dans la pénombre. « Pas dans le noir, qui est une belle couleur. Non ! Du vide plutôt. Du rien. » Souffrance, déprime.

Puis sa maison brûle lors d’essais nucléaires sur l’île. Vient ensuite la douloureuse révélation d’un secret de famille qu’elle préfèrera taire « Tout s’est effondré. J’avais mes yeux et pourtant, je n’avais rien vu. Tant d’années passées sans que rien ne transparaisse. Il y a eu alors un grand trou noir dans ma tête, quelque chose de mort. Mon corps s’est transformé ; j’ai pris trente kilos ! Nous avons décidé de quitter Tahiti. Puis j’ai voulu quitter mon mari, ne souhaitant pas lui imposer ce qui m’arrivait. Il m’a fait comprendre que, dans la situation inverse, je n’aurai aucun désir de le quitter. On a décidé de continuer notre chemin ensemble. » Seulement cinq années ont passé depuis le départ des îles de beauté. Avec son chien Lemon, elle croque la vie à pleines dents, poursuivant son analyse et ses études, enchaînant défis sportifs de ski, plongée sous-marine ou bateau. Elle trouve aussi le temps de militer pour l’insertion des personnes handicapées au sein de l’Amicale des aveugles et déficients visuels de Bretagne. Après un cursus universitaire en psychologie et des études de sexologie elle a ouvert un cabinet a Brest ; le carnet de rendez-vous est rempli pour de longs mois. « J’ai appris à rediriger ma vie d’une autre façon » Elle a comme un sourire a la place des yeux. Au départ, on ne sait pas très bien si l’on est face à une psychanalyste ou a une sexologue. Mais, du fond du divan, les a prion tombent vite. Monique n’y va pas par quatre chemins. Elle met à l’aise, vous devance sans tarder, parle avec simplicité : « Les gens oublient que je suis aveugle. Ils s’arrangent pour me donner des signaux, renifler s’ils sont émus. Par exemple, ou bien ils verbalisent pour que je comprenne. Très souvent, on me dit que la parole est plus libre lorsqu’il n’y a pas le jugement du regard du thérapeute. En revanche, quelques-uns me disent que je les transperce, voyant plus loin que les voyants. » A la limite du discours communément admis, elle dérange, bien décidée à affronter les tabous et combattre la loi du silence. : « A chaque fois que l’on parle de ses difficultés, que l’on brise un secret de famille, c’est un peu de liberté que l’on offre. A soi… et aux autres.» Nous sommes rue de Siam. La pénombre hivernale enveloppe le port militaire et le quartier de Recouvrance Je ferme les yeux : dans ma tête, il y a un lagon avec du vert et du bleu. Et l’eau qui clapote 

Tugdual Ruellan

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