Discriminations et médias : sept journalistes témoignent

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - discrimination

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Dans le cadre du projet INTERMEDIA, financé par le Fonds social européen, la deuxième table ronde s’est déroulée à la salle Tauler du Palais Universitaire de Strasbourg, le lundi 1er Octobre 2001.

Cette rencontre, organisée en collaboration avec Savoir et Compétences et le Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Intervention Sociale (CERIS), de l’Université Marc Bloch, réunissait des représentants d’associations s’occupant de populations potentiellement discriminables compte tenu de leur nationalité, de leur couleur de peau, de leur appartenance religieuse, de leur corps, de leur âge, de leur pratique sexuelle, de leur pathologie. A également participé à cette rencontre un journaliste impliqué dans le projet INTERMEDIA.

Cette table ronde est la deuxième d’une série de quatre rencontres. Il s’agissait de présenter les premières analyses des entretiens avec les journalistes ainsi que les premiers résultats de l’observatoire régional de la presse, analysé par Tugdual RUELLAN, journaliste indépendant. A partir de ces éléments de réflexion et des propositions ressortant de la première table ronde, un débat avec les représentants d’associations des populations minoritaires représentées lors de ces journées s’en est suivi.

Ont accepté de témoigner et répondre aux questions de Tugdual Ruellan :
Jean RAFFAELLI, Journaliste Agence France Presse – Paris, 8 août 2001 ;
Alain PEUDENIER, Journaliste Ouest-France – Rennes, 13 septembre 2001 ;
Christian MAKARIAN, Directeur-adjoint de la rédaction de l’Express, 14 septembre 2001 :
Delphine SIEGRIST, Journaliste, 14 septembre 2001 ;
Pierre DURIEUX, Responsable de la communication de l’Office Chrétien des Personnes Handicapées (OCH), 14 septembre 2001;
Patrick POIVRE D’ARVOR, Journaliste à TF1, 13 octobre 200 ;
Sabine PFEIFFER-SCHIEFFER, France 3 Alsace, 29 octobre 2001.

Lire le COMPTE-RENDU DE LA TABLE RONDE
projet financé par le FSE, Fonds social européen (Equal)
en partenariat avec El Pendu (Italie), Promi (Espagne), Epapsy (Grève – www.epapsy.gr)

INTER-MEDIA
COMPTE-RENDU DE LA TABLE RONDE DU LUNDI 1er OCTOBRE 2001
DISCRIMINATIONS ET MEDIAS
Karine DERGUINI -Octobre 2001-

http://www.savoir-competence.com/intermedia/tablrond/tablrond2.htm

DEROULEMENT DE LA TABLE RONDE INTRODUCTION

1. PRESENTATION DES PROPOSITIONS DE TRAVAIL ISSUES DE LA PREMIERE TABLE RONDE

2. PRESENTATION DES PREMIERS RESULTATS D’ANALYSE DE L’OBSERVATOIRE REGIONAL DE LA PRESSE

3. MISE EN REGARD DES PROPOS DES JOURNALISTES ET DES RESPONSABLES D’ASSOCIATIONS 3.1. LA MISE EN SCENE DES EMOTIONS 3.1.1. Le spectacle de l’information 3.1.2. Les mots peuvent devenir des maux 3.1.3. Poids de l’image sur l’opinion publique 3.2. ETHIQUE DE LA COMMUNICATION 3.2.1. Ethique des associations 3.2.2. Ethique et journalisme 3.3. CONSTRUIRE DES SYSTEMES DE COOPERATION 3.3.1. Sensibilisation des journalistes 3.3.2. Créer un partenariat avec l’école de journalisme 3.3.3. Identifier des partenaires

4. CREER L’EVENEMENT

5. CONSTRUIRE ENSEMBLE UN ESPACE DE PREVENTION ET DE CONCERTATION : L’OBSERVATOIRE

CONCLUSION

La finalité de ces journées de travail collectif est la création d’un espace de coopération dont la fonction est pour le moment définie comme suit :

· Proposer une relecture de la presse locale ;
· Créer l’opportunité d’un travail de réflexion entre les médias et les représentants d’associations traitant de la différence ;
· De prévention et de protection de la victime.

Cette rencontre s’est structurée en 5 temps :

1. La présentation du projet par Jawad HAJJAM, Directeur de Savoir et Compétence ;
2. Le rappel des propositions de la première table ronde par Karine DERGUINI, Chargée de mission auprès de Savoir et Compétence ;
3. Présentation des premiers résultats par Tugdual RUELLAN, Journaliste indépendant ;
4. Une discussion libre entre tous les participants que nous reprenons dans ce compte-rendu ;
5. Une conclusion de la journée, assurée par Serge EBERSOLD, Maître de conférence au Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Intervention Sociale (CERIS).

1. PRESENTATION DES PROPOSITIONS DE TRAVAIL ISSUES DE LA PREMIERE TABLE RONDE

Il est possible de se référer au compte-rendu de la première table ronde sur le site Internet de Savoir et Compétence :

www.savoir-competence.com

2. PRESENTATION DES PREMIERS RESULTATS D’ANALYSE DE L’OBSERVATOIRE REGIONAL DE LA PRESSE

Tugdual RUELLAN, Journaliste indépendant, procède actuellement à des interviews auprès de ses confrères ou de représentants de médias, à partir de la même grille d’entretien ayant servi à recueillir les témoignages auprès de victimes de discriminations et de représentants d’associations s’occupant de populations potentiellement discriminables.

Les personnes ayant accepté, jusqu’à présent, cet échange s’expriment en leur nom :

Jean RAFFAELLI, Journaliste Agence France Presse – Paris, 8 août 2001 ;
Alain PEUDENIER, Journaliste Ouest-France – Rennes, 13 septembre 2001 ;
Christian MAKARIAN, Directeur-adjoint de la rédaction de l’Express, 14 septembre 2001
Delphine SIEGRIST, Journaliste, 14 septembre 2001
Pierre DURIEUX, Responsable de la communication de l’Office Chrétien des Personnes Handicapées (OCH), 14 septembre 2001
Patrick POIVRE D’ARVOR, Journaliste à TF1, 13 octobre 2001
Sabine PFEIFFER-SCHIEFFER, France 3 Alsace, 29 octobre 2001.

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Un certain nombre de thèmes abordés par les journalistes interrogés ont pu être dégagés à partir des premiers entretiens analysés :

DIFFERENCE : TOUS CONCERNES ! Tous les médias se disent bien sûr concernés par la question de la différence, à des degrés plus ou moins grands, ce qui est difficile dans un contexte où triomphe l’individualisme. Toute la difficulté est à la fois de montrer une vision globale du monde tout en respectant les différentes opinions. Mais comment être à la fois un miroir des communautés auxquelles s’adressent les journalistes, montrer qui sont ces groupes minoritaires, les faire exister dans le journal et aussi, les ouvrir à d’autres communautés qui agissent et pensent autrement, car c’est avant tout l’information, les faits qui dictent la conduite des journalistes et ensuite, l’intérêt du lecteur, de l’auditeur ou du téléspectateur.

ON PRIVILEGIE LE PARAITRE A L’ACTION Un des problèmes de notre société où il y a là un risque majeur de discrimination, est que l’on donne plus d’importance à ce que les gens sont qu’à ce qu’ils font. On s’attache à l’identité, à l’appartenance et on cultive ça.

SEXE ET RELIGION : DES SUJETS TABOUS Bien qu’il y ait des secteurs où les journalistes ne craignent pas de choquer leurs lecteurs et où la rédaction a pris des positions allant à l’encontre de la pensée dominante (la peine de mort par exemple), la question de la sexualité et de la religion, visiblement, est tabou. Ainsi, la rédaction décide de ne rien écrire, ou écrit sur un ton angélique. Et le problème se complexifie dans le traitement de l’information dès lors que le sexe se trouve mêlé à la religion !

INFO BUSINESS Les journalistes interrogés estiment que dans le traitement de l’information, il y a un aspect business qu’il ne faut ni nier ni cacher. L’information est un marché. Elle est de plus en plus soumise à la vente. Et donc, elle est imbriquée au monde de l’argent. Dans ce contexte, le journaliste peut être amené à faire lui-même de l’autocensure et à privilégier la logique économique au détriment d’une information fouillée qui bien qu’intéressante, ne se vendra probablement pas.

POIDS DE L’IMAGE L’audiovisuel véhicule l’essentiel de l’information aujourd’hui. L’onde de choc que provoque l’audiovisuel est fabuleuse et complètement déformante par rapport à l’information. Les inondations au Bengladesh ayant entraîné la mort de 50 000 personnes n’ont pas été reprises car aucun reporter d’images n’était présent pour montrer les corps emportés par les eaux. L’audiovisuel est devenu la base même de l’information, pratiquement sans écrit. Image ou photo annihile tout jugement puisque, bien souvent, c’est l’image qui fait l’info. Alors pas d’image, pas d’info ! La télévision dicte les informations à retenir.

INFO SPECTACLE Cette suprématie de l’audiovisuel implique le spectaculaire et bien que des projets soient extraordinaires, les médias n’en parlent pas. En soi, ces projets ne sont pas une information parce que c’est un processus, long, complexe, dépendant de multiples paramètres, difficiles à expliquer. Tout ce qui est processus se vend mal. Dès qu’il y a processus, il y a abandon de l’info parce que ça n’intéresse plus personne, sauf certains journaux qui vont en faire un dossier, qui vont pouvoir vendre cette information en tant que dossier. Pourtant, une journaliste soulève qu’il y a des milliers de façons de « vendre » un sujet.

En France, l’information serait plutôt quelque chose de très éphémère qui touche le lecteur, le spectateur, l’auditeur sur une dimension émotionnelle. En Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Russie, l’information, y compris audiovisuelle, est beaucoup plus précise, plus courte, plus factuelle, moins spectaculaire, relayée avec beaucoup de sérieux. On imagine donc bien tous les risques de dérives possibles puisque l’audiovisuel spectacularise l’information. En retour, le journaliste est obligé de répondre à ce besoin de spectacularisation, en rendant l’information spectaculaire parfois, plus qu’on ne le voudrait. Et montrer la différence peut parfois faire de l’audience. On montre du doigt la personne différente pour « faire spectacle », soit pour culpabiliser, soit pour idéaliser. Ils construisent le spectacle et cherchent ensuite les acteurs pour y figurer. Et si, parfois, les journalistes accentuent, parfois aussi, ils sont amener à gommer la différence. Cette problématique renvoie au sens de l’information. Qu’est-ce que l’information ? Qu’est-ce qui fait l’information ? Prenons Loft story. Les médias ont été confrontés à un important problème d’éthique face à ce traitement d’information : fallait-il dire, pour des raisons de vente commerciale, tout ce qui se passait à l’intérieur du loft ? Était-ce le rôle des médias de dire ce qui se passait à l’intérieur du loft ? Parler du phénomène, de l’hyper traitement du feuilleton, des débats suscités socialement. Oui. Mais vendre, au premier degré, le devenir et les petites histoires de Loana. On était bien là face à la dérive provoquée par l’information spectacle, créée de toutes pièces par l’audiovisuel. Finalement, le journaliste peut-il décider de l’image qu’il va donner aux autres ?

NOMMER, NE PAS NOMMER La discrimination commence souvent autour de cette question : nommer, ne pas nommer. Un accident de voiture surgit et occasionne trois blessés, des mineurs. La loi oblige le journaliste à ne plus donner son identité au nom du respect de la vie individuelle. Pierre a eu un accident avec Marie, sa maîtresse. Au nom du respect de la vie privée, le journaliste ne peut pas donner leur identité sinon Pierre va le poursuivre. Mais Pierre est blessé dans l’accident. Si le journaliste ne donne pas son identité, comment ses amis vont-ils pouvoir l’aider dans la difficulté qu’il traverse ? La fonction du journal n’est-elle pas, lorsqu’un incident surgit, de donner le maximum d’informations pour permettre à un réseau de se mettre en place ? Autre exemple : une affaire de pédophilie éclate dans un établissement qui accueille des enfants. Faut-il désigner le centre où se sont passés les faits ? Si le journaliste ne cite pas le nom de cet établissement, il ne donne qu’une information partielle. Les journalistes sont conscients du traumatisme qu’occasionne, pour les enfants et les familles, le fait de voir le nom du centre où les faits se sont produits. En l’écrivant, le journaliste dit à la population : oui, le fils de votre voisin fait partie des victimes du pédophile. Mais comment ne pas décrire le monde tel qu’il est ? Dire « un centre de vacances dans tel département » sans préciser lequel et le média attire les soupçons sur l’ensemble des centres du département. Comment ne pas dire que le criminel est curé alors que c’est en exerçant cette fonction qu’il a conquis la confiance des enfants ? La loi fait la différence et agit différemment parce qu’il est curé. Ce n’est pas le même article de loi qui entre en vigueur lorsque c’est un Arabe qui viole un enfant ou lorsque que c’est un curé qui viole un enfant. L’Arabe ne viole pas l’enfant en qualité d’Arabe, le curé ou l’instituteur profitent de leur autorité morale. Débat chez les journalistes : « Nous n’avons pas à nous ériger au-dessus, ni en dessous de la loi. » « No name, no news » disent les Américains. L’information se doit d’être complète. Car c’est une personne qui a commis un acte dans un lieu à un moment donné.

LE MALHEUR FAIT VENDRE L’information est barbare ; elle va au-delà de toute notion d’éthique, de philosophie ; elle va au-delà des relations humaines. Elle est en soi, tellement primitive, qu’elle est, malheureusement, difficilement soumise à une loi humaine. Il n’y a pas de loi qui puisse empêcher quelqu’un de dire quelque chose qu’il voie, qu’il sent, qu’il entend. Surtout si ça peut se vendre ! Quelqu’un qui filme un crash d’avion ou un événement exceptionnel peut revendre sa vidéo au prix qu’il voudra car n’importe qui aura envie de la racheter. Le malheur humain fait vendre. La SNCF peut envoyer aux médias 36.000 communiqués pour dire que la plupart de ses trains arrivent à l’heure et qu’elle ne cesse d’améliorer son système. Les médias ne retiendront que le train en retard. La marge bénéficiaire d’un média, d’un journal est fortement liée à la teneur de l’événement et de l’information (pas forcément à la qualité de son traitement).

LA MORT D’UN INDIEN N’A PAS LE MEME POIDS QUE LA MORT D’UN AMERICAIN ! Dans le traitement de l’information, la distance géographique joue fortement. La mort d’un Indien n’a pas le même impact que la mort d’un Américain. Et dans la représentation collective, un Bengali a moins d’importance qu’un Indien parce que peu de gens savent où se trouve le Bengladesh.

L’UTOPIE DE L’OBJECTIVITE La question de l’objectivité reste un problème permanent au sein des rédactions, un problème qui renvoie à l’éthique. On nomme le fait : là, il y a objectivité. Mais dès lors que l’on commence à le décrire, intervient la subjectivité. Les journalistes interrogés estiment que la question de l’éthique est abordée très régulièrement par les médias. Les journalistes se disent très conscients des dérives qui se produisent.

DEPENDANCE AU CONTEXTE SOCIAL, ECONOMIQUE, POLITIQUE Le traitement de l’information est tributaire de la conjoncture et des événements sociaux et politiques. Un Maghrébin est auteur d’un viol ou d’un meurtre dans une période politique agitée ; son appartenance raciale est cachée pour ne pas risquer d’être « politiquement » incorrect. En revanche, si on est en plein débat sur l’insécurité et que sont nommés d’éventuels problèmes avec certaines populations liées à l’immigration, au contraire, on mettra l’accent sur le fait qu’il est Maghrébin ! Dans certaines situations, les journalistes des agences de presse comme des grands médias sont amenés à taire, à minimiser des vérités qui peuvent être gênantes en fonction de la politique du moment. S’il faut écrire « homosexuel » parce que ça a de l’intérêt pour l’information, le journaliste écrit « homosexuel ». S’il s’agit d’une personne ayant commis un hold-up dans une banque, qu’il soit noir, blanc, homosexuel n’a aucune importance. S’il s’agit d’un viol sur un enfant, l’homosexualité devient constituante de l’information. Un journaliste peut vouloir être très prudent par rapport à une information qui risque d’être discriminante. Mais justement, par sa prudence, il crée une fausse information ou empêche le lecteur de construire son propre jugement. La porte est donc grande ouverte aux débordements sémantiques. L’information semble liée au goût du jour. La personne handicapée, la personne homosexuelle va être, à un moment donné, au goût du jour en fonction d’autres informations, généralement institutionnelles, un texte de loi, une décision parlementaire, un événement. L’information est également liée à la quantité d’événements qui surgissent à un moment donné. Et moins il y en a, plus le média va s’attacher à un événement particulier. Le viol de la petite Karine a été traité avec autant de force cet été parce qu’il a surgi à un moment de creux d’informations.

QUESTION DE LA FORMATION Certains estiment ne pas avoir eu de préparation ni de formation spécifique pour traiter la question de la différence dans leurs articles. Il n’y a pas de personne traitant particulièrement des problèmes liés à la discrimination. D’autres par contre affirment que ces questions sont abordées dans les écoles de journalisme. Mais sans qu’il n’y ait de réponse normative heureusement. Un minimum de formation et de sensibilisation à certaines populations s’avèrent nécessaires.

COMMENT LES MEDIAS DEVRAIENT-ILS ABORDER CES PROBLEMES ? Le problème est que le journaliste travaille toujours dans l’urgence, avec le poids que représente la concurrence. Pourtant certains précisent qu’il faudrait plus de retenue et de concertation. Le journaliste ne peut-il pas montrer qu’il existe une vraie différence et que dans le même temps, on partage la même humanité. On a l’impression, en allumant la télé, qu’il y a un monde extra-terrestre qui s’ouvre à nos yeux.

RESPONSABILITE INDIVIDUELLE DU JOURNALISTE Face au traitement journalistique d’un fait, il y a rarement concertation au sein de l’équipe. Il y a de fait, une auto censure du journaliste. Il est responsable de ce qu’il écrit au moment où il écrit. Certains journalistes avouent être parfois très seuls, au risque de la dérive, surtout que certaines informations doivent être traitées dans l’urgence. Il y a, derrière l’écriture d’un article, une relecture liée à une personne ou deux afin de vérifier si le contenu de l’information correspond à l’information elle-même, à la cohérence du propos. La concertation intervient lorsqu’il y a problème sur l’information elle-même. On aborde alors au sein de la rédaction en chef ou lors de la conférence de rédaction, ce qui peut poser problème. Les journalistes disent se référer à des valeurs communes : valeurs humanistes largement répandues dans la presse française même lorsqu’il n’y a pas de fondements catholiques, démocrates chrétiens. Il est vrai que les désaccords apparaissent souvent dans le traitement concret de l’information, au quotidien et donnent lieu à de longs débats.

CHARTE REDACTIONNELLE Certains médias ont établi une charte rédactionnelle à laquelle chacun peut se référer. Le document écrit est remis à chaque journaliste, titulaire ou vacataire, dès lors qu’il intervient dans la rédaction d’articles. Y sont mentionnées les règles communément fixées. Celle de Ouest-France annonce : « Dire sans nuire, montrer sans choquer, témoigner sans agresser, dénoncer sans condamner ». La charte est garante de la déontologie. Mais, on y trouve des exceptions ! Certains journaux ont par exemple décidé de citer le nom d’une personne si elle est mise en examen et écrouée. Certains médias évoquent un consensus tacite. Les journalistes adhèrent a priori tous aux même valeurs, sans avoir signé d’écrit. « Nous sommes tous d’accord pour des principes d’égalité des sexes, des êtres humains devant la religion, la couleur de leur peau. Et enfin, tout à fait d’accord pour respecter la liberté de chaque individu. Ces principes posés définissent notre attitude. La profession de journaliste suppose une non codification qui est essentielle à l’exercice de la liberté de l’information, précise un journaliste. Dès lors que vous codifiez, ne serait-ce que notre déontologie, vous instaurez des règles écrites qui sont, dans la tradition de notre métier, incompatibles avec la liberté de l’information (dans la mesure où les seuls régimes politiques qui aient pratiqué et utilisé des déontologies écrites, étaient des régimes de nature dictatoriale, marxiste ou fasciste). Donc, par définition, cela ne peut pas être écrit. Ceci est quelque chose auquel nous adhérons pleinement lorsque nous entrons dans ce journal, à l’intérieur de laquelle, il y a des nuances ensuite. On peut exprimer les choses de différentes manières. »

PROPOSITIONS DES JOURNALISTES Les journalistes interrogés évoquent des axes à améliorer dans le traitement et la réception de l’information qui concernent autant les journalistes que les destinataires des informations traitées :

RENFORCER LA FORMATION En même temps que les professionnels réfléchissent, il convient de renforcer la formation des jeunes journalistes.

RENFORCER LE REGARD CIVIQUE DES L’ENSEIGNEMENT Renforcer aussi le regard critique des enfants face à l’environnement médiatique. C’est une question qui doit être au centre de l’instruction civique car elle a directement à voir avec la formation du citoyen. Il faut apprendre aux enfants, aux jeunes à relativiser ce que les médias leur renvoient.

LE TRAITEMENT DE L’INFORMATION EST L’AFFAIRE DE TOUS ! De plus en plus, la population veut rompre avec le système de l’information spectacle. Les journalistes s’adressent à la population tout entière ; ce qui est véhiculé par les médias doit interpeller et intéresser l’ensemble des citoyens. Tout le monde doit pouvoir débattre de la question de l’éthique.

3. MISE EN REGARD DES PROPOS DES JOURNALISTES ET DES RESPONSABLES D’ASSOCIATIONS

A partir de l’analyse des entretiens réalisés par Tugdual RUELLAN, les représentants d’associations de groupes défendant les intérêts des populations minoritaires présents lors de cette table ronde discutent le contenu des propos des journalistes.

La déception des représentants d’associations est grande devant l’absence de participation des journalistes lors de cette deuxième table ronde :

« Ce qui me choque c’est que les journalistes ne soient pas là aujourd’hui. »

En effet, malgré le suivi mis en place par Savoir et Compétence auprès des divers médias présents en Alsace, mobiliser les journalistes sur cette thématique de la discrimination s’avère être un projet, à priori, particulièrement ambitieux :

« Moi aussi je m’interroge : Pourquoi ? Est-ce que notre discussion les intéresse ? Est-ce que pour eux ce sujet est vendable ? »

TOUS INEGAUX DEVANT LE CHOIX DE L’INFORMATION ?

Alors que l’opportunité est donnée aux journalistes de venir discuter de leurs pratiques professionnelles avec les représentants d’associations de groupes minoritaires de Strasbourg, et d’exposer leurs besoins et leurs attentes pour traiter l’information, surtout lorsqu’il y a urgence, l’invitation est poliment déclinée.

Pourtant, les représentants soulignent le rapport de force lorsqu’il s’agit d’obtenir une information de qualité dans des délais très courts en s’adressant à des personnes qui sont identifiées comme étant des experts, qui se met en place lorsque les journalistes s’adressent aux associations pour obtenir rapidement des informations, les mettant parfois dans des situations fragiles :

« (…) Souvent on va être piégé quand il y a de grands mouvements nationaux, et que l’on a toutes les télés qui viennent : TF1, ARTE, etc. parce qu’il y a un événement au parlement sur la question de la prostitution, et les médias découvrent que là c’est un sujet. Et là ils surgissent dans notre existence et il y a urgence. Comment nous alors faisons-nous pour répondre à cette urgence ? Comment on va se donner des priorités ? Comment choisir entre la personne qui est dans notre bureau et a besoin d’aide en se disant que cela peut attendre quelques heures ou même demain, pour donner du temps aux journalistes, pour répondre à ses questions, pour le voir, pour lui donner un peu de documentation (…). »

Dans ce contexte journalistique, où les pressions vont dans le sens de l’information comme spectacle, où l’image supplante l’écrit, l’information s’appauvrit.

Ce besoin de spectaculaire dans l’audiovisuel où « les journalistes construisent le spectacle puis cherchent les acteurs pour y figurer », comme le précise Tugdual RUELLAN, l’information objectivée et complète ne fait plus le poids face à l’image.

Les questions deviennent alors évidentes : Comment se construit l’information véhiculée par les médias ? Quelles est l’éthique des journalistes ? Pourquoi l’émotion dicte le choix des « acteurs » des reportages ? Qui choisit l’information ? Comment choisit-on de la traiter de cette manière ?

L’inégalité face au traitement de l’information journalistique semble reprendre la logique même de la discrimination. Alors comment intéresser les médias pour qu’ils soient prêts à venir rencontrer les représentants d’associations ? Autour de quel projet commun cette rencontre serait-elle envisageable ? A partir de quelle réflexion commune peut se construire la coopération entre les associations et les médias autour de la question de la discrimination ?

Pour dénoncer la discrimination, il faut qu’elle soit visibilisée auprès de l’opinion publique. Or, pour la rendre visible, les associations ont besoin des médias qui, eux, ont le pouvoir de montrer, de dire et d’écrire.

Malgré tout, la manipulation de l’image sert la logique d’une information spectacle et alimente le processus de victimisation. Il faut donc des limites aux images.

3.1. LA MISE EN SCENE DES EMOTIONS

De nos jours, le traitement de l’information joue essentiellement sur la corde émotive des téléspectateurs. L’actualité se vit sur le mode d’évènements spectaculaires, souvent dramatiques.

Pourtant, cette quête frénétique de recherche de l’émotion constitue un danger, pour les groupes mis en images, que soulèvent certains représentants d’associations.

3.1.1. Le spectacle de l’information

Cette manière de faire consistant à mettre en scène le malheur, est un angle d’approche médiatique qui marginalise. Elle construit une représentation de ce que vit le groupe minoritaire en choisissant de mettre en scène l’extrême :

« En ce moment nous organisons une semaine sur la visibilité homosexuelle. Nous avons eu beaucoup de retour médias. En particulier France 3 Alsace qui souhaitait faire un reportage pour le journal télévisé et qui cherchait des lesbiennes et des gays pour témoigner. Dans le cadre de ce témoignage ils cherchaient des personnes qui souffraient, et qui avaient des difficultés à vivre leur homosexualité. On a eu beaucoup de mal à trouver des personnes acceptant de participer à ce reportage et finalement personnes ne souhaitaient témoigner. »

Devant ces manières de faire journalistiques, les représentants d’associations refusent de participer à l’élaboration d’une information – émotion véhiculée par des témoignages misérabilistes et marginaux.

« Cela a engendré une grande discussion au sein de l’association : « Comment réagir face à une demande qui, tout en parlant du sujet, met en scène une espèce de victimisation, essaie de montrer le malheur, montrer les choses qui ne vont pas ? Alors que parallèlement à ça, il y avait une information solide c’est-à-dire le fond du travail qui avait lieu cette semaine et qui finalement n’était pas abordé. » Nous avons décidé de ne pas rentrer dans ce jeu et que l’information par rapport à la manifestation devait passer par d’autres biais que les témoignages. »

Mais les personnes potentiellement discriminables elles-mêmes refusent d’être stigmatisées et de jouer le jeu des médias comme le suggèrent ces propos :

« Nous avions été sollicités par la presse écrite pour faire le recueil de témoignages avec des gens en insertion. J’ai posé la question autour de moi mais les personnes ont refusé catégoriquement. Et ça c’est arrêté là. »

3.1.2. Les mots peuvent devenir des maux

Cette manière de faire journalistique s’avère être une pratique qui met en danger tout le travail de fond mené par les associations sur le terrain. Parce que les mots ne sont pas vide de sens, parce qu’ils cristallisent les représentations sociales, mal repris dans les discours journalistiques, ils concourent à créer de la discrimination. En conséquence, les associations sont particulièrement attentives aux mots utilisés pour désigner les populations minoritaires qu’ils défendent. Une personne souligne qu’il faut être prudent avec les mots. Et que malgré le travail attentif mené par les associations pour construire un discours objectivé, sa restitution est parfois déformée ;

« Il faut aussi faire attention aux mots utilisés quand on parle d’une certaine population pour éviter les confusions, on essaie d’avoir un discours clair parfois mal repris par les journalistes. »

3.1.3. Poids de l’image sur l’opinion publique

Dans ce processus de fabrication de l’information, le poids de l’image est mésestimé. Le poids des médias dans le processus de la discrimination peut être un outil de lutte tout comme il peut renforcer la décrédibilisation d’une population par le contenu et la forme utilisée pour parler de l’altérité.

« On leur aux journalistes à proposer plusieurs pistes pour traiter ce sujet mais une nouvelle fois c’était le poids de l’image (…). Et on a reçu une autre demande analogue d’une chaîne du câble et on a dit « nous les témoins, plus question ! Face à une demande pareille, je voudrais savoir comment vous associations réagissez, devant ce processus de victimisation, si vous rentrer dans le jeu ? Sachant que d’un côté c’est peut-être le seul moment où l’on va parler de la minorité. »

Dans ce mécanisme de communication avec les médias, une personne s’interroge sur la manière de rencontrer les médias dans la recherche de communiquer au grand public des informations :

« On a besoin a un moment donné des médias pour faire passer le message mais comment ? »

En effet, faut-il que les associations fassent parler d’elle et des groupes minoritaires à tout prix, pour parvenir à toucher l’opinion publique, mais au risque que les propos soient erronés ? Et ce, malgré le fait que les médias reste un médium particulièrement efficace pour parvenir à atteindre le reste de la population.

3.2. ETHIQUE DE LA COMMUNICATION

Les personnes présentes rapportent que les questions d’éthique devraient être au cœur des préoccupations des journalistes dans la manière dont ils prennent en charge le traitement d’un sujet. Mais cette posture éthique régule également les ambitions des associations dans leur politique de lutte contre la discrimination et les rapports qu’ils entretiennent avec les associations.

3.2.1. Ethique des associations

Pour les personnes présentes, la communication avec les journalistes se doit d’être sous-tendue par des codes éthiques car il s’agit pour eux de ne pas trahir les intérêts de leur public et à participer à la construction abusive de la victime en abordant les cas extrêmes dans les médias.

Pour ces responsables d’associations, il s’agit avant tout d’éviter l’écueil d’alimenter les stéréotypes en traitant les sujets de manière superficielle sans attaquer le fond des problèmes que rencontrent ces populations potentiellement discriminées :

« Une fois que les journalistes sont partis, qu’est-ce que vous avez cassé, vous, dans vos relations avec votre public ? On est pris en sandwich entre la volonté de communiquer et l’envie de ne pas trahir le public pour qui on se bat. Parce qu’il ne faut pas non plus perdre le crédit auprès des personnes que l’on cherche à défendre. »

Cette posture de l’information – émotion – spectacle engage un double processus consistant à discréditer les populations concernées auprès de l’opinion publique et décrédibiliser leurs porte-parole à ceux qui s’adressent à eux.

3.2.2. Ethique et journalisme

Se gardant de croire que les journalistes n’ont pas d’éthique dans leur travail, certains soulèvent le problème de l’éthique dans la rencontre entre les journalistes et les associations lorsqu’il s’agit de coordonner leurs actions :

« (…) l’éthique c’est juger ce qui est bien, ce qui n’est pas bien. Les journalistes le veulent bien mais entre eux (…). Quelle est l’éthique du journaliste (…) ? J’ai fait des expériences avec des journalistes où j’ai parlé de certaines choses qui une fois reprises ont été détournées de leur sens, car sortie de son contexte, cela donne un résultat différent. L’Ethique c’est quelque chose de très personnel alors que la morale c’est quelque chose qui nous est commun. »

3.3. CONSTRUIRE DES SYSTEMES DE COOPERATION

Forts de leurs expériences, les représentants d’associations témoignent du fait qu’il est indispensable de choisir ses partenaires lorsque l’on s’associe à un événement médiatique dont l’objet est la population dont ils défendent leurs intérêts.

3.3.1. Sensibilisation des journalistes

Pour certaines personnes présentes, l’équation est simple : meilleure connaissance du thème à traiter = meilleure information donnée à l’opinion publique. Ceci permet alors de communiquer au reste de la population de manière plus objectivée sur la différence.

Pour ce faire, il faut parvenir à sensibiliser le journaliste à la thématique traitée dans ses sujets :

« Se pose alors la question de la nécessité de faire de la formation. Moi je l’ai entendu au sens de faire de la formation pour les journalistes, et ce type de projet et ce type de débat sont aussi de la formation continue. La société fonction, parce qu’en tant que citoyen, nous avons besoin de nous former aussi et les médias peuvent accompagner pédagogiquement à la modification des représentations, à l’éducation des comportements et donc, par-là même, à lutter contre les discriminations. »

La sensibilisation des journalistes sur certains thèmes peut être menée, de manière continue, par les associations.

Cet appui aux journalises sur les sujets traitant de l’altérité s’avère être un axe de lutte contre la discrimination :

« Je pense que ce n’est pas uniquement une question d’éthique et qu’il s’agit aussi de problèmes politiques : l’intégration de l’ensemble des populations discriminées dans une société, l’intégration des populations marginales, minoritaires, dans une société est un vrai problème politique (…). On tombe dans le panneau que la société nous tend de fonctionner de la même manière. C’est-à-dire de faire la description de cette marginalité, de ces malheurs etc. Abordons le problème politiquement : c’est attaquer cette dualité entre le centre les gens « normaux » et la périphérie les « marginaux » des difficultés et de dire qu’il ne doit pas avoir dans une société contemporaine ce genre de dichotomie : des marges, des minorités etc. Et attaquer toutes les racines législatives, les lois etc. Il existe des milliers d’institutions pour les enfants handicapés dans ce pays. Faire un film ou une séquence journalistique pour montrer comment fonctionne un IMPro-IMP, et si le journaliste n’est pas alimenté par une association pour dire que ça doit disparaître, que cela doit être autrement, que c’est le droit commun qui doit prendre en compte l’ensemble de ça et pareil dans chaque minorité, dans chaque marginalité. Nous faisons un travail politique de ce genre… Nous ne devons pas tomber dans cette sorte de facilité qui consiste à montrer que ça existe vraiment et que nous devons rompre avec cette forme de pensée charitable. »

3.3.2. Créer un partenariat avec l’école de journalisme

Engager les étudiants en journalisme, dès leur formation, peut être une démarche novatrice dont la vocation serait d’apprendre à collaborer, dès le départ, avec les associations dans la quête de recherche d’informations objectivées.

Cette démarche serait également utile pour les associations qui auraient, dès lors, la possibilité d’identifier les besoins et de construire des collaborations futures avec les journalistes :

« Ce projet devrait être associé au Centre Universitaire des Etudiants en Journalisme (CUEJ). Je trouve qu’il y a des manques au niveau de la formation des journalistes et lorsque l’on travaille avec certains journalistes, nous nous rendons compte qu’il y a un intérêt pour mieux connaître un sujet. Mais il faut que nous association nous prenions le temps de les rencontrer et de les former. »

3.3.3. Identifier des partenaires

Doit-on dire « un journaliste » ou « des journalistes » ? En d’autres termes, tous les journalistes n’abordent pas un même fait à partir du même point de vue.

Il y a une part de sensibilité et de subjectivité dans la manière d’aborder l’information, et il faut pouvoir identifier des journalistes avec lesquels un partenariat est possible :

« Le travail que l’on peut avoir avec la presse en tant qu’association, c’est toujours un risque, on est dans le domaine de la parole et de la rencontre. Je crois que l’on ne peut pas parler des journalistes en général. Nous nous sommes rendu compte qu’il fallait travailler seulement avec certains journalistes que l’on connaît et que l’on prend le temps de former. Parce que eux n’ont pas le temps. »

Et pour une personne présente, seuls des journalistes engagés peuvent être intéressés pour participer à la construction d’un projet visant à la lutte contre la discrimination. C’est donc avec eux qu’une collaboration peut être effective :

 » (…) comme la discrimination est une question moralement et politiquement sensible et je me dis que c’est une question qui ne peut être traitée que par les journalistes engagés. Engagés dans le sens moral ou bien des journalistes qui ont le sens des responsabilités politiques. C’est-à-dire que cela peut être quelqu’un d’amoral mais qui a des responsabilités politiques. Mais dans la mesure où nous trouvons que la discrimination est une question très importante, eux pensent peut-être le contraire. C’est là que nous devons voir avec qui nous pouvons travailler. Et dans ce sens là, nous devons comprendre et apprendre comment les journalistes travaillent pour pouvoir nous faire passer notre message »

4. CREER L’EVENEMENT

Pour susciter l’intérêt et éveiller la curiosité des journalistes sur un sujet donné, à un moment donné, les associations doivent se comporter comme initiateurs de l’information – événement :

« C’est presque un travail de harcèlement qu’il faut faire pour susciter leurs intérêts et leur dire qu’ils ne peuvent pas louper cet événement sinon, ils ne seront pas « à la page ».

Les associations doivent devenir des professionnels de la communication, comme le précise un participant, car il faut non seulement provoquer l’intérêt des journalistes, mais encore, être capable de les guider vers une autre perspective pour traiter le sujet de façon moins spectaculaire :

« (…) Cela veut dire que nous, association, nous soyons prêts pour avoir des documentations qui présentent de manière synthétique, lisible, claire et actualisée, qui nous sommes. Et puis, on s’est rendu compte maintenant qu’ils veulent des chiffres et ça devient pénible parce qu’on est pas de la police. Alors même si cela ne nous intéresse pas, maintenant, on en a parce que dès qu’on leur en donne un petit peu, ils creusent un peu le sujet. Il faut que nous sachions entretenir la communication. Il faut prendre le temps de la communication et pas rompre toute forme de relation avec les journalistes lorsque l’on n’est pas d’accord pour leur fournir des témoignages. »

Ou encore :

« A l’heure actuelle, il y a une surenchère, dans le sens où parvenir à présenter des projets conséquents avec des partenaires importants, des patronages, des institutions européennes, pour que cela fasse un article dans la presse et non pas un minuscule carré. Nous avons là aussi un travail à faire pour savoir présenter un projet de telle manière que cela soit diffusé dans la presse. Pour cela, il nous faut faire un dossier de presse très conséquent où est présentée l’association, où il nous faut presque écrire l’article. Et là, nous nous rendons compte que nous avons une chance d’avoir un article. »

Et ne pas oublier que « des témoignages peuvent être finalement des actions » car :

« De manière rétrospective, je me dis que je n’aurai peut-être pas du refuser d’emmener les journalistes rencontrer des jeunes du Neuhof parce qu’on aurait toujours pu tomber sur un jeune accrocheur avec un discours accrocheur et pas forcément ce qu’ils recherchaient. Même si ce qu’ils voulaient c’était de la violence, des jeunes qui brûlent des voitures et des voitures brûlées. »

5. CONSTRUIRE ENSEMBLE UN ESPACE DE PREVENTION ET DE CONCERTATION : L’OBSERVATOIRE

Finalement des exigences de part et d’autres des journalistes et des représentants d’associations ressortent de ce débat dans la construction de l’observatoire européen de la discrimination dans les médias :

POUVOIR REPERER LES DIFFERENTES SENSIBILITES DES JOURNALISTES « Tous les journalistes ne sont pas les mêmes. Un journaliste peut avoir une attitude différente d’un autre, face à un même sujet. Parce qu’il y a de la subjectivité qui rentre en compte parce que les sensibilités sont différentes. Et c’est pour cela qu’il y a toujours un avis personnel. Et nous, association, nous avons besoin de savoir à qui nous allons avoir à faire. Et on se fait piéger en s’adressant à la mauvaise personne. C’est là où l’observatoire sera intéressant. »

CREER UN ANNUAIRE REPERTORIANT LES PERSONNES A CONTACTER SELON LE TYPE D’EVENEMENTS « Ce qu’il nous faudrait c’est un annuaire des médias avec les coordonnées parce que c’est difficile de trouver les bons interlocuteurs dans les journaux. Il nous aiderait à nous diriger selon les évènements que nous aurions à présenter. Cela nous permettrait de gagner en rapidité et en efficacité. »

FAIRE DES COMPARAISONS AU NIVEAU EUROPEEN SUR LES SAVOIR-FAIRE DES JOURNALISTES « Par rapport à l’observatoire dont il est question, étant donné qu’il y a une dimension européenne dans ce projet nous pourrions faire des comparaisons des pratiques journalistiques sur les thématiques qui sont proches de certaines associations présentes ici (…) ? Cet autrement peut amener un autre débat ici. »

CONSTITUER UN LIEU D’EXPERTS que l’on pourrait interroger lorsqu’une rédaction est confrontée à un problème qu’elle ne peut résoudre d’elle-même.

RENOUVELER D’UNE ETHIQUE ET ETRE VIGILANT AUX DERIVES POSSIBLES DU JOURNALISME

DEVELOPPER LE PLURALISME DE L’INFORMATION AU SEIN DE L’EUROPE, développer l’apprentissage des langues, des connaissances multiculturelles et l’instruction civique auprès de l’enfant afin qu’il ait des repères politiques, sociaux, démographiques, humains, géopolitiques.

FONCTIONNER COMME UNE BANQUE DE DONNEES mise à disposition des médias, une sorte d’Agence France Presse (AFP) de la discrimination.

CONCLUSION

CONCLUSION DE SERGE EBERSOLD, MAITRE DE CONFERENCE AU CERIS A L’UNIVERSITE MARC BLOCH

« Les échanges d’aujourd’hui me conduisent à esquisser trois pistes de réflexion qui sont autant d’axe de réflexion pour notre prochaine table ronde.

Premièrement, qu’est-ce que c’est que la discrimination ? C’est la distance à la norme. C’est parce que l’on arrive à montrer la distance qu’il y a discrimination. N’est-ce pas un paradoxe que de vouloir montrer sous un angle positif quelque chose qui n’existe fondamentalement que par son caractère négatif ? Dire qu’il y a discrimination, c’est dire qu’il y a un écart à la norme. Et si nous prenons le cas des personnes déficientes, si elles sont discriminées, c’est parce qu’elles n’ont pas accès aux mêmes possibles sociaux que les valides et c’est les valides qui font la norme. On peut se demander si nous sommes prisonniers de la logique des médias ou de la logique de la discrimination.

Deuxièmement, j’ai envie de dire que la non-discrimination n’existe pas indépendamment d’une ritualisation ou d’un contexte. On est toujours discriminé par rapport à quelque chose ; on est discriminé par rapport à l’emploi, on est discriminé par rapport à l’accès aux droits etc. Ce qui donne sens à la discrimination c’est la norme. On ne pourra parler de la discrimination avec les médias qu’en la référant à quelque chose.

Troisièmement, qu’est-ce qui est en jeu dans les échanges avec les médias ? On veut informer mais pourquoi veut-on informer ? Quel est l’enjeu de la communication ? En quoi peut-il y avoir une convergence d’intérêts avec les médias ? Parce que les uns et les autres vous avez une manière différente d’aborder les choses. Cela étant, il peut y avoir un enjeu commun qui peut s’organiser autour des questions éthiques, autour des questions déontologiques, autour des représentations que se font les journalistes de leur métier. Et par là même, certains enjeux peuvent créer de l’intéressement.

D’où ces questions essentielles à propos de l’observatoire : autour de quel(s) intérêt(s) commun(s) peuvent se constituer l’observatoire ? Quels sont les enjeux de l’information ? De quoi veut-on parler ? Des mécanismes discriminatoires ? Toutes l’après-midi, il a été question de populations, de problèmes qu’ils rencontrent, de leur stigmate, : il ne faut pas que les gens parlent des problèmes qu’ils rencontrent, en oubliant qu’il y a des mécanismes discriminatoires. Et si on veut lutter contre la discrimination, c’est en organisant la réflexion autour des mécanismes discriminatoires et non pas autour de la distance qui existe à la norme. Car le problème est que les médias se sont arrogés le pouvoir d’énonciation, c’est à dire que les journalistes ont le pouvoir de dire. Et c’est ce qui vous conduit très souvent à être dans un rapport de dépendance. Alors qu’il faudrait être dans un rapport de coopération. Qu’est-ce que vous, associations, apportez aux médias ? Car ce qui apparaît à la lumière des entretiens menés par Tugdual RUELLAN, c’est que les journalistes ont besoin de vous. Parce que vous leur facilitez la tâche, vous leur permettez d’agir dans la rapidité.

Qu’est-ce qui fait la compétence des associations dans la dynamique de communication ? Je crois que c’est autour de ça qu’il est possible d’envisager la création de l’observatoire : dans une logique de coopération autour d’un enjeu commun entre les associations et les journalistes.

J’ai quand même l’impression qu’il y a un risque à traiter de la discrimination. Pour parler de discrimination, il faut être engagé. Les personnes qui mettent à jour les situations discriminantes dont elles ont fait l’objet, tout comme les journalistes en en parlant, par là s’exposent à des risques. L’observatoire peut permettre de penser comment parler de la discrimination sans que ce soit un risque pour celles et ceux qui sont amenés à parler de la discrimination ».

CONCLUSION DE JAWAD HAJJAM, DIRECTEUR DE SAVOIR ET COMPETENCE

UN ESPACE DE VEILLE ET DE PROTECTION

« L’objectif est de donner les moyens aux médias de communiquer de manière plus objectivée, plus réaliste, moins discriminatoire sur la différence.

Quatre fonctions de cet espace :

1. Faciliter, former, conseiller, appuyer les associations qui veulent accéder aux médias ;

2. Etre un lieu qui va recueillir, recenser et traiter les doléances de telle ou telle personne qui à un moment donné était sujette à une forme quelconque de discrimination, dans les médias ;

3. Regarder comment les informations sont traitées dans les médias pour avoir des points d’appui pour retrouver les mécanismes de la discrimination ;

4. Etre un facilitateur de l’accès à l’information pour les médias. Etre une sorte de base de données à l’échelle de la région qui réunit de l’information au pluriel et qui donne aussi accès à un réseau d’experts que sont les associations ;

5. Le manque de sensibilité et de formations des journalistes sur certains sujets. »

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