Alpha Blondy, prince du reggae, en tournée en France

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - musique

2000.10.07.AFP.Alpha_Blondy.Vannes__photo_2_.jpgLe chanteur de reggae ivoirien Alpha Blondy vient de sortir un nouvel album. Il était en concert hier soir à Vannes (Chorus), première date d’une tournée qui débute en France (Paris-Bercy, Nancy…)

Article réalisé pour l’AFP, Agence France Presse le 7 octobre 2000
Interview : Tugdual Ruellan
photo : Ouest-France

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Était-ce un bon concert, ce soir à Vannes ?
Le public vannois, vannais… vannetais (rires) Heureusement que je n’ai rien dit sur scène ! Salut les Vannois… Le public vannetais a été super. C’est ce point qui me stimule. Il y a une sorte d’énergie qui émane du public et qui nous anime. Je suis accro à ça.

Dans le public, il y a beaucoup de jeunes… Vous jouez du reggae depuis des années. Il y a un relan d’intérêt pour cette musique depuis une dizaine d’années. Est-ce à dire que le reggae ne sera jamais mort…
Tu sais, le reggae parle au nom de l’Éternel. Et quand tu chantes la voix de l’Éternel… Finalement, nous sommes des marchands d’espoir, nous sommes des marchands de bonheur, nous sommes ceux qui essayons de dire, de décrire la condition dans laquelle nous vivons : la pauvreté, la douleur n’ont pas de géographie… Partout, quand tu parles de Dieu, tu es entendu. Pour moi, le reggae, comme d’autres musiques, est une musique éternelle. Les générations ont besoin de diversité…

Vous étiez il y a quelques heures à Abidjean… La Côte d’Ivoire vit une nouvelle crise. Comment envisagez-vous la place de l’artiste dans un tel contexte de conflit ?
Le reggae ivoirien est un reggae d’actualité. À la différence du reggae jamaïcain, le reggae ivoirien vit avec la réalité…

Pas le Jamaïcain ?
Le jamaïcain, tu comprends, il parle d’une Afrique mythique, où le miel et le lait coulent. Nous, nous vivons avec la réalité brûlante, le quotidien que nous vivons. Ce n’est pas 2000 ans avant Jésus-Christ mais bien en l’an 2000 que l’on assiste à cette « démocrature », où l’on a ce pénible et dangereux rôle de dire ce que les autres n’osent pas dire…

Les jeunes européens perçoivent-ils ces différences ?
La douleur n’a pas de patrie, la révolte non plus. Ce que tu dis, les jeunes Français le sentent dans leur chair. À son niveau, il vit aussi des souffrances, le chômage, la misère… Chacun traduit à sa manière le message que nous donnons pour l’appliquer à sa propre situation. Nous avons, en Côte-d’Ivoire, le rôle risqué de dire ce que les autres ne peuvent pas dire. C’est une première, même pour nous…

Les artistes souffrent de la dictature. Avez-vous été menacé, pointé du doigt par les dirigeants ? Est-ce que le pouvoir militaire vous craint ?
Oui. Ils ont fait une descente chez moi le 18 septembre. Il y avait une quarantaine de militaires. Le quartier avait été bouclé, ma maison a été encerclée. Ils avaient des mitraillettes grosses comme ça… L’intimidation… Moi, je veux bien coopérer mais ne me dites pas que l’on est en démocratie ! Ne me dites pas d’accepter un régime qui vient au pouvoir par les armes et pas par les urnes. Un régime qui vient au pouvoir par les armes est démocratiquement illégal. C’est vrai que j’ai peur…

Il y a quinze, vingt ans, que vous chantez cette injustice…
Oui, mais ils n’étaient pas encore arrivés chez moi, à la maison ! Oui, on a chanté avant tout ça, on dénonçait les coups d’état militaires par ci, par là… Et un matin, on se réveille : ils sont là, à la porte !

Dans une de vos précédentes chansons, la France n’a pas échappé à votre regard critique : « Boulevard Giscard d’Estaing, boulevard de la mort »…
Là, il faut corriger à propos de cette chanson. Des gens m’ont dit : pourquoi tu parles ainsi de M. Giscard d’Estaing, qu’est-ce qu’il t’a fait ? En fait, ce n’est pas M. Giscard d’Estaing. Il y a un boulevard à Abidjean, très très long qui commence dans la ville et va jusqu’à l’aéroport… Et il y a la morgue nationale qui est sur ce boulevard donc les Ivoiriens l’ont appelé, le boulevard de la mort ! Quand j’ai fait la chanson, j’expliquais l’histoire d’un enfant qui s’est fait écraser sur le boulevard Giscard d’Estaing parce que les voitures roulent très vite. Tu comprends ? Et j’arrive en France… Un journaliste me serre la main et me dit, c’est très très bien ! Mais moi, je n’avais absolument rien contre M. Giscard.

Qu’est-ce qui a changé en vous, d’un album à l’autre, dans votre sensibilité d’artiste ?
J’ai mûri. Maintenant, j’écris beaucoup plus en français et les thèmes sont plus directs. L’épisode de la pommade est passé. On s’est aperçu que lorsque tu disais les choses en étant subtil, les gars n’avaient pas l’air de comprendre. Donc, il faut appeler un chat, un chat. Quand tu dis : « les imbéciles ont décidé d’entrer dans l’histoire à reculons », et que « les ennemis de l’Afrique sont les Africains », pas besoin d’avoir été en terminale ou d’avoir une licence pour comprendre. Il ya donc la maturité et le renforcement de la spiritualité. À mes yeux, le public, c’est Dieu. C’est lui dans sa grande humilité. C’est Dieu homme, c’est Dieu femme, c’est Dieu petit format, grand format… C’est Dieu dans sa diversité. Ca m’a rendu a-géographique. Je dis : Dieu m’a donné des yeux pour ne voir que lui. Et je suis en perpétuelle contemplation du Créateur. Sa grande simplicité c’est que le soi-disant homme, quand il regarde bien, il est trop simple pour être dans le simple. Parfois, il s’applique à être vachement méchant, avec acharnement. L’homme est très suspect. Le méchant des Tropiques comme celui de la neige, ça ne change pas. Le soi-disant homme, c’est Dieu en réalité. Et il faut l’observer…

C’est pour cela que votre spectacle commence par une chanson qui fait référence à la Bible…
Je chante avec la Bible d’une main (non, je n’ai pas le Coran de l’autre main parce que sinon, le micro comment je fais ?) Je ne m’accable pas avec les histoires de religion. Moi, je prie le dénominateur commun à toutes les religions : Dieu. Quand tu prends la Bible, qu’est-ce que tu retiens : Dieu. J’ai comme l’impression que les religieux exploitent la foi à d’autres fins. Moi, je prie Dieu.

Propos recueillis parTugdual Ruellan (AFP).

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