Des mots par delà les murs entre élèves et détenus

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - solidarité

2005.12.Bloc_notes.54.02.photo.jpgLycée Charles de Gaulle, Vannes
Pascal Le Bert, enseignant de lettres au lycée Charles de Gaulle de Vannes, a lancé une réflexion sur les questions de justice puis une correspondance entre deux classes de première d’économie et sociale et des détenus de maisons pénitentiaires de l’Ouest.

Légende-photo : deux classes de première d’économie et sociale du lycée Charles de Gaulle de Vannes ont établi une correspondance avec et des détenus de maisons pénitentiaires de l’Ouest.

article paru dans Bloc Notes n°54
le magazine du Rectorat de l’académie de Rennes, décembre 2005
Rédactrice en chef : Nathalie Le Garjean
Texte et photo : Tugdual Ruellan

article téléchargeable en cliquant sur le lien :
2005.12.Bloc_notes.54.02.pdf

« Tout d’abord, on a l’impression d’être dans un labyrinthe avec un nombre incalculable de portes ou de grilles à franchir… Puis, on te laisse et là, tu commences à percevoir tous les bruits de la prison : les clés, les portes, de la musique de fond et des cris. Voilà la solitude ! Celle où tu n’es pas seul car il y a toujours tout ce monde que tu ne connais pas autour de toi et tout ce monde que tu as dans la tête ou dans ton cœur… » Les mots de cette lettre de Gilles à Tiphaine sont poignants. Tout comme ceux des quelque quatre cents correspondances qui se sont établies depuis 2003 entre les élèves de première et les détenus de Ploemeur, Laval, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Nantes ou Vannes. « Ces lettres, explique Pascal Le Bert, s’inscrivent dans une démarche initiée autour des questions de justice et de la prison. Je souhaitais saisir toutes les situations d’écriture possibles, l’essentiel n’étant pas d’avoir une vérité sur la justice ou les conditions d’incarcération mais davantage de problématiser la question de justice à travers des textes littéraires et développer ainsi une argumentation.»

Au cœur du discours littéraire

Un premier courrier est envoyé par les soixante-dix élèves pour présenter le projet : « Nos questions, expliquent-ils, aujourd’hui en terminale, concernaient le parcours des détenus, leur quotidien et leurs conditions de vie en prison. Soixante-dix détenus nous ont répondu une première fois. Nous leur avons envoyé un second courrier auquel ils ont à nouveau répondu. » L’ensemble des textes est relu au préalable par l’enseignant et les services éducatifs des prisons : « La règle, confie Pascal Le Bert, était de respecter l’individu, d’éviter les opinions extrêmes, galvaudés, relevant du point de vue primaire. Tout pouvait, avec ces limites, être dit, défendu. L’objectif était de dégager ensemble une réflexion, un débat d’idées autour d’un travail de classe, prenant appui sur des citations d’auteur. » La centaine de livres proposée ne tarde pas à être prise d’assaut. Les élèves plongent dans les engagements judiciaires de Voltaire avec le Traité sur la tolérance, puis échangent à partir d’extraits de textes de Tahar Ben Jelloun, Albert Jacquard, Jean Genet, Victor Hugo, Emmanuel Carrère, avant d’écrire leurs propres critiques littéraires. Le lien établi avec les détenus donne chair au discours littéraire. Parfois, les livres circulent dans les familles et génèrent des débats. « L’intention, poursuit Pascal Le Bert, était de faire lire les élèves, trouver ensemble un sens commun à partir de propos d’auteurs. Toutes ces activités ont pour objectif de répondre à la mission d’éducation à la citoyenneté et de rendre aux élèves les problématiques littéraires abordées dans les textes plus immédiatement accessibles et porteuses de sens. » Entre janvier et avril, les réflexions s’enrichissent par une visite au tribunal correctionnel de Vannes, des rencontres en classe avec M. Santarelli, juge au Tribunal de grande instance, Denis Seznec, puis, temps fort particulièrement apprécié, avec Odile Marécaux, innocente au procès d’Outreau.

« Ces correspondances nous donnaient un but, poursuivent les élèves. Il y avait quelque chose de concret autour duquel nous pouvions travailler, en phase avec nos centres d’intérêt. Il y avait un travail scolaire autour d’un travail de relation humaine. Au deuxième courrier, nous savions à qui nous parlions. Tous nos textes avaient pris sens et nous pouvions parler de tout car derrière, il y avait quelque chose de vécu, de travaillé, de confronté. Nous avons mieux compris la pensée de l’auteur car nous savions à partir de quelles réalités humaines, il avait sans doute écrit. Seule ombre au tableau : à l’épreuve d’oral du bac, les examinateurs ont contourné tous les textes que nous avions présentés sur la justice. Vingt élèves sur vingt-cinq ont été interrogés sur des textes hors liste ! » Tugdual Ruellan

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