Mariène Gatineau : peintre paysan, artisan, marin, barde ou poète ?

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - arts

Mariene_Gatineau.08.jpg« Dans le fond, les poissons plats, il n’y a que le peintre classique ou le photographe qui les représentent figés. Les marins, eux, brassent en tous sens et leurs mains, et leurs yeux en mouvement perpétuels savent bien que le blanc et le noir ont partie liée. Et celles qui éviscèrent et parent la morue savent bien que le blanc et le noir dissimulent des rouges et des bruns, des humeurs et des arêtes. Et le coeur du Réel y bat, même encore quand sont mortsles animaux. » Mariène Gâtineau.

Le Centre culturel de Hennebont propose du 14 février au 19 mars 1995, MAREE, les poissons des ports de Mariène GATINEAU, peintre-paysan, « AQUARELLE, sans signature, DE LA GATINE A LA BRETAGNE, originalité et humilité ».
Dossier de présentation réalisé par Tugdual Ruellan

ENTRETIEN avec Mariène Gâtineau (mars 1995)

Mariene_Gatineau.09.photo.jpgT.R. : Dans l’exposition « PANS DE BOIS », quel est le sens des trois établis alignés au centre de la galerie, visiblement avec intention ?
MG : Il y a un établi de menuisier, un établi d’encadreur et un établi d’enfant. Un grand, un petit, un moyen. Le grand se trouve habituellement dans l’écomusée, très précisément dans la plus proche salle de cette galerie. Il fait lien entre mon propre travail sur les pans de bois et ce lieu où je le présente. Il montre que les fondeurs et les menuisiers travaillaient la main dans la main. L’établi relie aussi quatre générations d’intellectuels-manuels : mon grand-père qui avait un établi tel que celui-ci, mon père aussi ; moi-même, je possède l’établi du centre, et mon fils le plus petit.

T.R. : Le fait que vous vous soyiez intéressé aux maisons à pans de bois a-t-il quelque chose à voir avec ces antécédents ?
M.G. : Sans aucun doute. Ce que nous faisons à chaque instant s’inscrit dans le prolongement d’une histoire , personnelle, et collective.

Mariene_Gatineau.10.Bona_Dea-Trinite.jpgT.R. : Oui ! Mais l’artiste est avant tout un créateur!
M.G. : Comme homme, l’artiste est identique aux autres hommes. Il est différent et complémentaire au même titre que le menuisier est différent du fondeur. C’est ia technique d’appréhension des choses qui le différencie de l’agriculteur ou du journaliste. Y compris très certainement l’appréhension intellectuelle et spirituelle du monde. En ceci, je conteste l’idée qui placerait l’artiste dans une tour d’ivoire, de même l’appellation de créateur utilisée à son endroit. Et s’il est créatif, il l’est comme le sont le marin et le charpentier.

Mariene_Gatineau.peintures__1_.jpgT.R. : Comment donc ?
M.G. : L’artiste ne crée pas ex nihilo. Il y a toute son histoire personnelle faite d’une foule d’éléments et d’événements qui interagissent en lui. Les « PANS DE BOIS » ne sont pas venus comme des cheveux sur la soupe ! Tenez, quand je peins « LES POISSONS », croyez-vous que c’est ma volonté qui fait tout le travail, qui commande à ma main ? Les poissons me travaillent bien plus que je ne les travaille . Je le répète, ce qu’on appelle création, n’est que le tissage de diversités. A cet égard, le travail de l’artiste s’apparente plus à un métissage, car ses combinaisons sont imprévisibles, voire paradoxales. A mon sens d’ailleurs, c’est lorsqu’il met en forme, en mots ou en sons le paradoxe que l’artiste approche au plus près du Réel. Le chef d’oeuvre c’est l’harmonie née du paradoxe.

Mariene_Gatineau.peintures__2_.jpgT.R. : Assemblage d’éléments dispersés dites-vous… est-ce que l’artiste travaille comme un ordinateur qui rechercherait des pièces dans un mélange entassé en vue de construire une automobile par exemple ?
M.G. : Pas du tout ! La démarche qui consiste à manier les concepts pour produire un objet n’a rien à voir avec la démarche artistique. Ca, c’est le processus « industriel » qui, s’il a toujours quelque faveur dans les milieux de la « création officielle », aboutit, s’il ne reçoit pas une équilibrage quelque part, à la mathématisation de l’homme. René Girard dirait qu’on est en pleine rivalité mimétique avec la science et la technique. Une telle attitude ne joue pas le jeu de la complémentarité des différences dont a tant besoin, maintenant, la société des hommes.

Mariene_Gatineau.peintures__3_.jpgT.R. : Mais alors, comment le tableau se fait-il ?
M.G. : Je crois que nous sommes au coeur du mystère que nous posent Gavrinis ou La grotte Cosquer. Sans vouloir expliquer l’inexpliquable, en regardant les établis, j’ai envie de vous faire part de mon vécu en atelier. Si l’homme désire inconsciemment ramasser sa propre existence dans un seul mouvement (on voudrait être et avoir été), il est aussi vrai que la remémorisation simultanée de tout notre passé se révèle impossible . Des études montrent qu’au dernier moment de notre vie nous en voyons le film accéléré. Lorsque je peins, peut-être me trouvé-je un peu dans une situation de ce type ; en tous cas, à ce moment là, je me trouve dans une sorte d’état d’urgence. L’établi de mon père, mort, illustre cette situation. Le petit établi dit la même chose, vu sous l’angle inverse : pour peindre je suis dans la nécessité d’avoir une âme d’enfant. Et là encore, il y a urgence, car l’état enfantin, pour un adulte est encore plus provisoire que pour un enfant. En fait, je peins chaque tableau comme s’il était le dernier avant ma mort et comme si c’était aussi le premier dessin d’un enfant. En moi, le peintre meurt presque, à chaque tableau et ressuscite au tableau suivant. Bien entendu, il meurt entre chaque tableau…

Mariene_Gatineau.peintures__4_.jpgT.R. : Travaillez-vous vite ou lentement ?
M.G. : Après ce que je vous ai dit, nécessairement vite. Aucun « accouchement » ne dure plus de 24 heures. Encore dois-je préciser que dans ces 24 heures, il y a maximum deux heures de peinture effective, sauf pour les grands tableaux où cela peut aller jusqu’à cinq ou six heures, mais jamais d’affilée. C’est pourquoi je m’accomode bien des techniques à l’eau. Je privilégie l’aquarelle que d’ailleurs, je n’utilise pas comme les aquarellistes…

Mariene_Gatineau.peintures__5_.jpgT.R. : Selon vous , à quoi sert le tableau ? A-t-il une utilité sociale ?
M.G : Le tableau est un outil de méditation pour l’individu (à commencer par l’artiste lui-même) et de médiation pour la collectivité. Dans la mesure où il y a chez l’artiste, absence de volonté de puissance et déprise partielle du mental au moment de l’acte pictural, le tableau peut contenir l’identité de la communauté et semence de propositions. A cet égard, la statuaire en bois polychrome que l’on voit dans les églises et les chapelles bretonnes est tout à fait exemplaire. On y sent que l’artiste, anonyme, dit la communauté et dit pour la communauté . Il est à la croIsée de l’identité, du signe, du devenir et de l’action. Il ne peut donner que du reçu. Et il ne reçoit que s’il donne. Ceci implique une conception anti-plasticienne de l’Art et en tous cas anti-conceptuelle. Je lui préfère l’attitude poétique et probablement même bardique : le souci et le sens de l’humanité m’y semblent plus forts, car en prise sur le seul Réel qui vaille : la relation au sein d’une communauté, qui n’est pas sans rapport avec les relations intercommunautaires.

MAREE – Les poissons des ports
Mariene_Gatineau.peintures__6_.jpgMAREE ! Non, il ne s’agit pas du flux et du reflux de la mer. Non ! Il s’agit en fait de POISSONS. Mariène Gâtineau s’inspire des poissons, non pas vivant dans la mer mais des poissons pêchés, stockés, déchargés, entreposés, triés, manipulés, parés… Ce sont les poissons des ports. Il y a les thons, les raies, les limandes, les rougets, les soles, les turbots… ce qu’on voit dans les criées, les halles, les marchés et les poissonniers. Il est rare aujourd’hui qu’un peintre s’intéresse au monde du travail. Au début du siècle, il y a eu en Bretagne, Mathurin Méheut qui a beaucoup peint les pêcheurs et les paysans. Mariène Gâtineau travaille dans cette direction, même si ses tableaux sont très modernes, aussi modernes que le sont les chalutiers, les chambres froides ou les ordinateurs des ports. Il reste très attentif aux gestes des femmes et des hommes qui travaillent les poissons : dockers, caristes manutentionnaires, trieuses, fileteuses, emballeuses… Ce qui le motive, c’est la Culture portuaire. Avec au centre, le poisson.

« Sans l’eau, pas de poisson… Il est pour moi inconcevable de travailler sans beaucoup d’eau. Je mets mes feuilles de papier à tremper toute la nuit et la peinture que j’utilise est tellement liquide qu’il s’agit en fait, plus d’eau colorée que de peinture au sens habituel. Pour exprimer la culture des ports, cela m’a paru une évidence, une nécessité. Un devoir »

GATINEAU, peintre-paysan
Mariene_Gatineau.peintures__7_.jpgLes tableaux, presque tous peints à l’aquarelle, sont grands : entre 0,5 m2 et 1 m2. Les couleurs sont franches, vives et fortes. Parfois, le tableau est coupé au cutter, pour mettre en valeur le geste de ceux qui tranchent les ailes de raie, qui tronçonnent les thons, qui vident, préparent et parent. Mariène Gâtineau aime à dire que ses tableaux appartiennent d’abord aux gens du port. Que sans eux, il n’aurait pu les peindre… Le peintre n’a pas besoin de la nature pour faire contre-poids aux excès de la modernité industrielle et citadine. Il est peintre-paysan et aujourd’hui, c’est la mer qu’il laboure. Quoi de plus naturel que la MAREE ! Le titre de cette exposition révèle l’attitude de Gâtineau face au Réel. Pour lui, pas question de voir d’un seul oeil. Troublante perspective qui conduit l’artiste à cultiver le paradoxe pour appréhender et pénétrer le Réel. Ceci bien entendu, se passe sur le tableau. La série des « Lottes » est fort éloquente. Suivant le sens d’accrochage, on voit nettement une tête de jeune fille gracieuse ou une horreur de baudroie !

 »Mon long travail sur les maisons et sur les poissons m’indique qu’il y a d’autres perspectives pour la perspective. Prenons un poisson plat, une raie par exemple. Si je peins le dessus, je ne rends compte que de l’apparence à partir d’un seul point de vue. Si sur le même tableau. je peins la face claire et la face foncée, je rends plus compte de la réalité. Il y a en quelque sorte dépassement des apparences. Le tableau montre la réalité mieux que ne le perçoit le regard. Dans ces conditions. on ne peut parler de transcendance du réel. Il y aurait plutôt une sorte de pénétration du réel. » La marée de cette exposition est une profusion de poissons : des lottes et puis des thons, des raies – superbes -, des soles, des turbots… La nature quoi ! Et bien soit. Mais quelle nature ? Celle des animaux de mer, capturés, entreposés, transbordés, manipulés, parés, expédiés, charroyés, vantés, vendus, cuisinés et mangés. En fait, ce que peint Mariène Gâtineau n’est pas la nature-point-final. C’est la culture. C’est la culture portuaire. Celle-ci. Armoricaine. Différente des autres. Et unie aux autres. Le voile se lève. Pour Gâtineau, chaque tableau est l’occasion de labourer, de pénétrer le Réel, la nature culturisée, transformée, transcendée par l’homme. Les trente aquarelles, présentées à Hennebont, pleines de lumière, le disent avec force. »

AQUARELLE SANS SIGNATURE
Mariene_Gatineau.peintures__9_.jpg« Ne gravons pas nos noms… »
 » »Le premier travail de la journée, c’est de prendre le tableau peint la veille – qui a séché pendant la nuit. C’est ensuite de le retourner, puis de le dater au verso. Ce tableau, je ne le signe pas. Ce n’est pour moi d’aucune nécessité. Je ne signe plus mes tableaux. Cela n’a plus de sens pour moi. La première raison à cela réside dans l’évidence que, l’identité d’un tableau ne se fonde pas sur la signature. A preuve, les faussaires qui ont sûrement moins de mal à imiter la signature qu’à retrouver les façons de faire de l’artiste. La seconde raison, majeure pour moi, est que je ne me considère pas comme un créateur. En la matière, je n’en connais qu’Un. Tout au plus, accepterais-je d’être un instrument, un outil, un intermédiaire, un coopérateur. Je revendique donc l’appellation d’artiste et pour être plus précis, d’artiste-peintre. Un peu ringard n’est-ce-pas ? J’aime l’humilité de la pratique d’un art, alors que je ressens quelqu’orgueil à me penser créateur – c’est à dire faisant naître quelque chose à partir de rien. Tout au plus donc, je pense participer du foisonnement créatif perpétuel et universel, au même titre qu’un journaliste ou une poissonnière… Enfin, les choses qui m’inspirent, je ne les choisis pas. Ce sont elles qui me sollicitent, s’imposent à moi. Elles s’insèrent toujours dans une réalité culturelle s’appuyant sur la nature. Je veux dire par là que certains lieux m’appellent à dire la relation entre eux et des communautés d’hommes et de femmes, à travers notamment les moyens originaux mis en oeuvre pour les réaliser. Cet appel de la réalité culturelle au quotidien, je le ressens intimement. C’est là que naît l’émotion première – celle qui conduira à cette autre émotion, essentielle, de l’acte pictural. » »

DE LA GATINE A LA BRETAGNE
Mariène Gâtineau est né en 1943 à Saint-Pardoux dans le Poitou, en Gâtine. Dans les années 1962-1972, il fréquente l’Académie Julian, la Grande Chaumière… et plus encore, les manifestations « d’Art moderne ». En 1979, il s’oriente définitivement vers les techniques à l’eau (aquarelle et acrylique liquide) et utilise des papiers artisanaux de grande qualité. En 1989, des fonds de la Région permettent à Rurart d’organiser une rétrospective qui tourne dans onze villes du Poitou-Charente. Après avoir séjourné en Poitou et dans les Cévennes, il se fixe en Bretagne, à Melrand dans le Morbihan, en 1989.

EXPOSITIONS : De 1958 à 1979, La Roche-sur-Yon, Parthenay, Grasse, Fontenay-le-Comte, L’Aiguillon, Poitiers, Crevillente (Espagne), Maillezais / De 1989 à 1990, exposition tournante organisée par Rurart à Venours, Barbezieux, Vouille, Montmorillon, Mirebeau, Poitiers, Dissay, Bressuire, Angoulême, Melle, Pamproux, biennale de Fontenay / En 1990, Plouer-sur-Rance, Dinan / En 1991, Niort, Luçon/ En 1992, Bieuzy avec Caudal, Guidel / En 1993, Parthenay.

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