Entretien avec le poète et romancier breton, Charles Le Quintrec

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - littérature

le quintrec-une enfance bretonneRencontre avec Charles Le Quintrec à la librairie La Verrière à Redon (Ille-et-Vilaine) le 3 octobre 1998

Vous avez passé toute votre enfance dans le Morbihan ?
Je suis né à Plescop, à côté de Vannes, en 1926. Mais quand on est Breton, on ne vieillit pas étant donné que l’idéal de la jeunesse persiste, et le goût de la beauté et de la transcendance. J’ai passé toute mon enfance dans ce que j’appelle les landes de Kergrist (village du Christ en breton), Plescop et un peu en région vannetaise car j’ai aussi habité le Parc Lann. J’ai écrit les nuits du Parc Lann, c’est le nom du village où j’ai passé 5-6 ans de ma vie. C’était une époque où j’allais d’émerveillement en enchantement. En donnant au mot enchantement, un sens très fort, c’est-à-dire, pouvant aller jusqu’au sortilège dans la tradition de la Bretagne d’autrefois. Le Quintrec en breton, signifie celui qui fait des éperons, ou celui qui se sert des éperons comme le chevalier ou l’écuyer.

Propos recueillis par Tugdual Ruellan
Photo : « Charles Le Quintrec – une enfance bretonne, éditions Albin Michel – 2000
Charles Le Quintrec est décédé le 15 novembre 2008 à l’âge de 82 ans
A découvrir, le reportage réalisé par France 3 en 1990 à l’occasion de la sortie de l’un de ses livres : http://ma-tvideo.france3.fr/video/iLyROoafYO13.html

Parlez-moi de vos parents…
Mon père était un maçon, très expert en son art, mais qui a détesté son métier. Ma mère était une petite paysanne. Nous avions une « petite tenue » comme on disait à cette époque : deux vaches, des pie-noire, deux ou trois cochons et une basse-cour. Quand il n’était pas maçon. mon père travaillait comme infirmier. La période de mon enfance a été une période très heureuse.

Loin du rivage ?
On était à une vingtaine de kilomètres de la mer, à peine, quinze…

La scolarité s’est faite dans le Morbihan…
J’ai suivi l’école communale à Plescop puis au collège Jules Simon de Vannes, collège laïque, pendant le guerre. Le collège religieux, c’était Saint-François Xavier…

Chez les Jésuites…
Oui, je ne suis pas passé par cette école-là. Je le regrette un peu étant donné que j’ai la foi mais ce sont les laïcs qui me l’ont inculquée. Et très curieusement, à 17 ans, comme tout jeune homme qui se respecte, j’étais très sceptique et je me baladais du haut de mon scepticisme. Quand je suis tombé malade, j’ai été dans une maison de santé. C’est là que j’ai lu la vie de Jésus de Ronan. Curieusement, c’est Ronan qui m’a converti. Voyez que tout arrive, tout peut arriver ! Et les contraires et les extrêmes se rencontrent.

Après le collège…
Je suis allé passer mon baccalauréat. Trois semaines avant, cela a été le grand drame : j’ai été hospitalisé. Je me suis retrouvé dans un sanatorium, la Musse, près d’Évreux, à quelque vingt kilomètres des plages du Débarquement. J’y ai passé huit mois. J’ai quitté le sanatorium en mars 44 ; le débarquement avait lieu en juin. La Musse vient du verbe musser, se cacher… Et nous, nous étions très mussés là-bas car c’était l’occupation allemande. il n’y avait rien à manger. Ce verbe, nous le conjuguions à tous les temps !

À la Libération, vous revenez au pays,
Oui. c’est le retour à Vannes. J’avais 18 ans. Je travaille un peu au service des sinistrés et des réfugiés. Je ne pouvais pas reprendre mes études car il fallait un certificat médical m’autorisant à être en contact avec des plus jeunes que moi. Donc, mes études ont été interrompues. A cette époque là, la tuberculose, c’était le sida d’aujourd’hui ; vous étiez vite mis de côté. J’ai passé deux ans au service des sinistrés et des réfugiés (il y avait beaucoup de réfugiés de Lorient à l’époque). Puis ensuite, j’ai été un peu aux allocations familiales à Vannes. J’ai fait une rechute en 1947. Là, j’ai bien cru que c’était fini. Je m’en suis sorti avec beaucoup de chance et la providence aidant, J’ai rejoint à Paris, Hervé Bazin qui m’y attendait…

Comment l’aviez-vous rencontré ?
Je ne l’avais pas rencontré… Je m’étais mis à lui écrire, je ne sais plus pourquoi. J’avais lu dans un journal qu’il avait reçu le prix Apollinaire pour son premier recueil de poèmes qui s’appelait « Jour ». Je lui ai écrit pour le féliciter et il m’a répondu ; on s’est mis à s’écrire. Il est mort en 1996 ; nous devions fêter nos cinquante ans d’amitié en 1997… Un demi-siècle d’amitié sans aucun nuage.

Vous avez alors commencé à écrire…
J’avais déjà écrit quelques poèmes : il en a publié quelques-uns dans sa revue qui s’appelait « La Coquille », petite revue ronéotypée qui a connu huit numéros. Je dois figurer dans trois ou quatre numéros. J’étais tout jeune. il aimait beaucoup mes poèmes. Il a toujours dit que j’étais le plus grand poète français vivant.

Votre première écriture a donc été la poésie ?
Oui. Son dernier mot avant de mourir a été pour m’inciter à présenter ma candidature à l’Académie française. Je lui ai dit, je préférerai aller à l’Académie Goncourt avec toi. Il dit oui, mais ici, on ne meurt pas ! Quant à l’Académie française, non, sûrement pas. Pas à mon âge, pas avec ma taille… Vous me verriez en vert avec une grande épée, j’aurai l’air de quoi ?

Nous serions fiers d’avoir un Breton à l’Académie…
(rires)… Enfin, Bazin voulait à tout prix que j’y aille. Il n’était pas le seul d’ailleurs, Jean Marin m’avait aussi demandé d’y aller. Il s’est même créé à Pont-Aven un comité de soutien mais on nous a dit qu’un comité de soutien, c’était la meilleure façon de faire capoter l’affaire. On a lâché tout ça. De toute façon, je n’ai jamais posé ma candidature.

Au niveau professionnel, que s’est-il passé après les allocations familiales ?
Je n’avais plus de travail, je suis arrivé à Paris pour marier une soeur en 1948. Je devais y rester trois jours et puis j’y suis encore.

Vous avez plusieurs frères et soeurs ?
Oui, j’avais un frère et quatre soeurs. Donc à Paris, je suis entré dans une banque, rue de Clichy, la banque Scalbert devenues aujourd’hui Scalbert-Dupont… Toujours les rapprochements, le pognon qui appelle le pognon ! Mais c’était une banque très extraordinaire car pendant les événements de 1968 par exemple, moi, je n’ai jamais manqué d’argent alors que ceux qui étaient au Crédit lyonnais ou aux chèques postaux tiraient la langue… J’ai passé sept ans à la banque et puis un jour, je me suis dit, il y en a marre. Ce que je voulais faire, c’était du journalisme, seulement, je n’avais pas les diplômes. J’ai quitté la banque et je me suis mis à travailler comme pigiste. Un jour, j’ai eu une chance inouïe, le comte de Paris mariait sa fille, Hélène de France. Le mariage civil avait lieu à Louveciennes et le mariage religieux à La Chapelle-des-Orléans à Dreux. Et c’est moi qui ai fait les deux mariages pour Ouest-France. C’est là que Monsieur Paul Hutin-Desgrées m’a remarqué et m’a demandé de faire partie de sa maison. C’était en 1957, à temps complet en 1958 à la rédaction de Paris. Je n’ai jamais bougé de Paris. J’aime beaucoup la Bretagne et j’adore Paris. Surtout à cette époque là, c’était vraiment extraordinaire. La voiture n’était pas encore l’idole. J’y suis resté jusqu’à ma retraite en 1986. Je faisais la littérature, j’étais critique littéraire pour le journal, j’avais une chronique, toutes les semaines, il y avait deux colonnes et j’assumais toute la vie littéraire : élections à l’Académie française, mort d’écrivains, prix Goncourt, Fémina… J’ai fait le chroniqueur et journaliste littéraire pendant quinze ans…

Une carrière magnifique…
J’ai parlé de Malraux, de Yourcenar. de Marcel Aymé, de Céline… Ce sont toujours les grands qui m’ont répondu. Les petits cons ne répondent jamais ! J’ai une lettre de Léopold Sedar Senghor, président du Sénégal, avec qui je suis toujours très bien, l’un des plus grands poètes de notre temps. Si bien qu’un jour en Belgique, il a demandé à me voir… Je lui disais simplement bonjour, je n’ai jamais été aux genoux de personne (de Dieu, de Dieu seulement). Son secrétaire vient me chercher et me dit « M. Le Quintrec, le président veut vous parler-. Quand il m’a vu, il est sorti. il m’a dit : on va aller dans le petit salon, on sera très bien et il m’a dit M. Le Quintrec, il y a de très grandes similitudes entre votre bretonnitude et ma négritude ; je reçois beaucoup de Bretons à Dakar. Ils sont mariés souvent avec des Sénégalaises, parfois, des Bretonnes sont mariées avec des Sénégalais… Nous sommes très proches les uns des autres. Il m’a témoigné d’une amitié extraordinaire ». Cela a toujours été réciproque.

A quelle époque avez-vous écrit vos romans ?
Quand je suis entré à la banque, je sortais à 6h. J’avais toutes mes soirées ; j’ai commencé à penser à cette oeuvre que je suis en train d’écrire. J’ai commencé à écrire des poèmes. En 1954, j’ai eu la chance de publier un livre, « Les Temps obscurs », un recueil de poèmes qui m’a valu le prix Gérard de Nerval avec un article dans le Figaro littéraire… Ca a été vraiment le départ. C’est fou, en 1954, ce qu’un recueil de poèmes pouvait faire et la place que la presse lui accordait encore. En 1957, j’ai récidivé – affreux récidiviste – avec les « Noces de la terre » chez Grasset. En 1958, j’ai eu le prix Max Jacob et la bourse de la Fondation Del Duca (10.000F) qui s’accompagnait de l’entrée officielle à Ouest-France. C’était une année très bénéfique.

Qu’est-ce que la littérature ?
Toute littérature est poésie ; les plus grands romanciers sont ceux qui ont commencé par les poèmes et qui ont une écriture magique. Il y a par exemple des romanciers dont on vend énormément d’ouvrages mais qui n’ont pas d’écriture. Et il y a des romanciers qui ont une écriture et si vous allez à la source, vous découvrez qu’ils ont commencé par des poèmes. C’est vrai pour Mauriac, pour Henri Queffelec, Hervé Bazin…

Pourquoi ?
Parce que le poète a une science de l’écriture que doit avoir également l’homme de théâtre mais que le romancier, jeté dans la nature, n’a pas obligatoirement. On a le sens du verbe.

Le choix du mot…
… l’élégance de la phrase…

…la musique
…la musique de la phrase… Un écrivain qui n’a pas une musique est un infirme. Un écrivain qui n’était pas poète mais qui avait énormément de musique, c’était Gustave Flaubert. Dans « Les trois contes », ça éclate à chaque page.

La Bretagne est restée présente dans votre vie ?
La Bretagne, c’est un lieu magique. C’est la terre qui m’inspire mais je ne suis pas pour ça un écrivain régionaliste. Je suis un écrivain français écrivant en français, dans une langue aussi belle que possible. Je suis un écrivain comme l’était Gérard de Nerval ou… Je m’exprime en français. Je suis un écrivain français d’origine bretonne comme l’était Hervé Bazin dont la mère était une Morbihannaise de Pluvigner ; son grand-père du côté maternel était sénateur du Morbihan. Hugo aussi était Breton…

Parlons de vos derniers ouvrages…
Mes trois derniers livres sont « Vent d’étoile », recueil de nouvelles (Liv’éditions, Le Faouët), « Danses et chants pour Élisane » recueil de poèmes (Albin Michel) et « L’Empire des Fougères » (Albin Michel). Mais j’ai eu un plaisir extraordinaire à écrire « Chanticoq ».

Quels sont vos projets ?
J’ai en projet un livre fait de choses et d’autres, toujours centré sur la Bretagne que j’intitule très simplement « Pages bretonnes ». Il y a là un chapitre sur Max Jacob, sur l’île des sorcières (Belle-île), sur le Barzaz Breiz… Je l’ai confié à Liv’éditions. Je travaille un roman mais il est encore tôt pour en parler. Je viens de terminer un livre de souvenirs pour Albin Michel « Le miroir des années perdues ».

A quoi fait-il référence ?
C’est l’enfance, jusqu’à l’adolescence, au moment où je monte à Paris rejoindre Hervé Bazin. De 1926 à 1950… Je suis arrivé à Paris le 18 décembre 1948, j’ai été chez Bazin. je vis maintenant à Paris six mois de l’année, six mois en Bretagne… J’ai fini par acheter une maison à Moëlan-sur-mer. Je n’ai pas oublié pour autant le pays de Plescop, le pays de Kergrist.

La maison de famille existe-t-elle toujours ?
La maison de famille, elle n’existait pas. Nous allions d’une location à une autre location, toujours à la terre, avec des champs, des prés. Mes parents avaient une petite tenue.

Voyez-vous dans le Grand ouest poindre de nouveaux talents ?
Je trouve que depuis une quinzaine d’années, il y a eu l’émergence de quelques talents qui sont aujourd’hui pratiquement confirmés comme, sur le plan de la littérature, Irène Frein, Yann Quefellec. Philippe Le Guilloux… Sur le plan de la poésie, il y a Christine Guélanten.

La littérature se porte t-elle bien ou trouvez-vous qu’elle stagne ?
On ne voit pas de très jeunes sortir du cocon, mais ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’il y a de plus en plus d’éditeurs. L’éditeur pullule. Je ne trouve pas que ce soit très bon pour l’avenir. Il y a dix ans, la Bretagne était une merveilleuse terre de littérature.

Estimez-vous que la presse joue son rôle ?
Non pas du tout. Une course fait trois-quarts de page dans la presse. Un écrivain qui vient d’avoir le prix Goncourt fait 50 lignes ! Ce n’est pas normal. Quand un écrivain a le prix Nobel, ce qui n’arrive que tous les 25 ans, il n’a guère plus… Comme si la presse créait des idoles qui n’ont rien à voir avec l’idéal…

Quel rôle peut jouer aujourd’hui le poète, l’écrivain dans une société privilégiant de plus en plus les biens matériels et l’intérêt financier ?
Je vais vous dire une chose : dans une société qui donne priorité au pognon et à la technicité, l’écrivain, le poète plus encore, permet de rêver et nous sommes nés d’un rêve. Il permet de parler et nous sommes nés d’une parole. Il permet de ne pas perdre de vue l’idéal. Si un jour, on perd de vue l’idéal et l’on tombe dans la matérialisme le plus éhonté, ça en sera fini de la civilisation car les civilisations sont mortelles. Combien de villes enfouies sous les sables du Levant avant Byzance et Bagdad ?

Propos recueillis par Tugdual Ruellan.

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