Validation et reconnaissance des acquis : les CAT bretons donnent l’exemple

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - handicap

2004.11.L__Info_Metropole_n_134-CAT-0-reduit.jpgLa loi reconnaît et valide les savoirs professionnels et sociaux acquis tout au long de la vie. Pour que les personnes handicapées n’en soient pas exclues, 24 centres d’aide par le travail (CAT) de Bretagne, dont deux de Rennes-Métropole, ont élaboré le projet « Différent et Compétent ». En retour, les innovations mises en œuvre intéressent de très près les organismes de validation et de formation.

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Article paru dans L’INFO METROPOLE, le magazine de l’agglomération rennaise n°134 (novembre 2004)
Rédacteur en chef : Pierre Dechiffre
Rédaction : Tugdual Ruellan
Photos : Richard Volante
Site : www.different-et-competent.org

Ce mardi, tandis que la voiture roule vers le lycée de Vitré, Marie-Noëlle ne cache pas sa joie. Voilà plusieurs mois qu’elle attend ce moment avec impatience. Avec beaucoup d’attention, elle a préparé son dossier : « Je travaille à Rennes au centre d’aide par le travail des Ateliers de l’Espoir depuis quatorze ans, explique-t-elle, encore très émue. Travaux de filmage plastique d’objets, conditionnement de chaussures, montage de porte-clés, mise sous plis… Je travaille aussi à l’extérieur pour des entreprises. »

Lorsque le directeur, Roland Louët, lui propose, en juin dernier, de se lancer dans l’aventure, elle n’hésite pas une seconde. « Si nous ne faisions rien, explique-t-il, les personnes travaillant en CAT allaient se trouver exclues du dispositif de validation des acquis de l’expérience ; il fallait faire en sorte que ces personnes, ayant développé des savoir-faire, par la mise en situation de travail, puissent faire reconnaître leurs acquis. » Marie-Noëlle sait lire et écrire. Pas facile cependant de décrire, tâche par tâche, les gestes que l’on fait chaque jour, parfois par automatisme. Lorsque les phrases se compliquent, l’éducatrice prend son stylo et Marie-Noëlle recopie.

Arrivée au lycée, dans les locaux du Greta. Petit café – sans sucre ! Puis, c’est parti. Au fond de la salle de cours, les trois membres du jury l’invitent à s’installer. La monitrice prend place à ses côtés. « Ils avaient lu mon dossier et ont commencé à me poser des questions. Heureusement, j’avais emmené plein de photos ? C’est plus facile pour expliquer. » Prévoyante, Marie-Noëlle sort bientôt de son sac les travaux qu’elle a réalisés : « Il y avait des boîtes de CD, divers objets. C’est moi qui avais confectionné les emballages sous film plastique. Ainsi, ils se sont rendu compte de ce que je savais faire ! » Les trois quarts d’heure s’écoulent, la sanction ne tarde pas : « Mademoiselle, félicitations ! Nous vous attribuons le niveau 2, intermédiaire avant d’accéder au niveau 3, celui du CAP. Et nous vous invitons fortement à poursuivre la démarche engagée. » Marie-Noëlle a du mal à cacher son émotion. Le regard embué qu’elle quitte ce jury qui désormais, ne lui fait plus peur : « Ca m’a fait vraiment très plaisir. J’ai tout de suite appelé à la maison pour annoncer la nouvelle. Je sais que beaucoup de travail m’attend pour le CAP mais c’est décidé, j’y vais. »

Favoriser l’insertion
Comme Cécile aux Ateliers de l’Espoir, comme Noël et Bernard aux Ateliers la Mabilais à Noyal-sur-Vilaine, comme bien d’autres, Marie-Noëlle fait partie des premiers travailleurs handicapés qui commencent tout juste à entrer dans le dispositif né au sein du projet « Différent et Compétent ». « Les CAT, rappelle Christian Guitton, directeur des Ateliers de la Mabilais, accueillent des personnes se trouvant dans l’incapacité de travailler en milieu ordinaire du fait d’un handicap, soit à cause d’une déficience motrice, intellectuelle, d’une lésion cérébrale ou de la maladie mentale. Notre objectif est de leur permettre d’exercer une activité professionnelle, et donc, de bénéficier d’une intégration sociale et professionnelle. A nous aussi de permettre à ceux qui en ont les potentialités, d’évoluer pour rejoindre si possible un emploi en milieu ordinaire. »

En 1999, quelques établissements protégés d’Ille-et-Vilaine décident d’unir leurs efforts pour multiplier les choix de métiers et les perspectives d’évolution des personnes. « L’idée, explique Gérard Brière, directeur du CAT de Bréal-sous-Montfort, à l’origine de ce projet, était de placer les ouvriers en mouvement, leur permettre d’évoluer vers l’atelier protégé ou l’entreprise, initier et favoriser la formation qualifiante. C’était aussi donner l’envie d’évoluer, de découvrir d’autres métiers à ceux qui étaient entrés très jeunes dans la structure. »

Pendant deux ans, plus d’une centaine de travailleurs handicapés multiplient stages et expériences professionnelles diverses. Certains entrent en apprentissage, accompagnés par Grafic-Bretagne. D’autres trouvent un emploi en atelier protégé ou en entreprise du milieu ordinaire de travail. « Ce projet a créé un mouvement qui s’est vite généralisé, poursuit l’éducateur, offrant des pistes auxquelles nous ne pensions plus. Les personnes handicapées étaient confrontées à une situation réelle, découvrant leurs compétences, voire leurs limites, en situation concrète. »

Yves Deniaud, coordinateur en Ille-et-Vilaine, du programme pour l’insertion des travailleurs handicapés, incite alors les établissements à poursuivre la réflexion initiée : « L’idée de la reconnaissance des compétences, se souvient-il, était de s’appuyer, non sur les activités proposées par les CAT, mais bien sur les compétences reconnues en milieu ordinaire. Il s’agissait donc de valider les parcours des personnes, d’inviter l’entreprise à venir apprécier leurs savoir-faire dans les CAT et lui signifier l’existence d’un possible gisement d’emplois pouvant apporter des réponses à des secteurs d’activité parfois en tension… »

Opportunité avec l’Europe
Un dossier, porté par le CAT de Bréal, est alors constitué dans le cadre du programme européen Equal financé par le Fonds Social Européen, pour lutter contre toute forme de discrimination et d’inégalité dans le travail. L’idée fait le tour de Bretagne et ce sont finalement 24 CAT, soit 35 % des structures, qui élaborent le projet « Différent et compétent », réunis par un objectif commun : reconnaître et développer les compétences acquises et les valoriser, avec les entreprises, quel que soit le niveau de performance économique. Le projet reçoit le soutien des fonds de formation, des directions départementales de l’action sanitaire et sociale et du Conseil régional de Bretagne. Il s’enrichit dans la dynamique d’un partenariat avec des établissements de Linz en Autriche et de Magdebourg en Allemagne.

Les débuts sont difficiles. Il faut apprendre à se connaître, construire un langage commun, repérer métiers et savoir-faire dispensés par les uns et les autres. Très tôt, les organismes officiels sont sollicités pour imaginer avec les CAT de nouvelles modalités de reconnaissance : la Direction régionale de l’agriculture et de la forêt pour les espaces verts, l’AFPA, le Rectorat pour les métiers industriels, différentes chambres consulaires, des syndicats professionnels… Puis, les cabinets Pennec et Ouest-ergonomie dressent un diagnostic du mode de fonctionnement des ateliers et repèrent quelques points communs : « Il fallait aussi, insiste Gérard Breillot, chargé aujourd’hui de la coordination, confronter ces pratiques aux référentiels des métiers. L’audit a conforté l’idée qu’il fallait développer les capacités apprenantes du CAT. » En 2000, le projet prend corps : « C’était une remise en cause importante, confient Gérard Brière et Christian Guitton. Il fallait oser aller au-delà de nos a priori. Mais c’était aussi un pas en avant : nous pouvions offrir la possibilité à une personne, qui s’est trouvée en échec scolaire, de se rattraper grâce à l’expérience du terrain. » Trois niveaux, sanctionnés par des jurys, sont élaborés, afin que l’ensemble des personnes travaillant en CAT s’inscrive dans la démarche. « Les effets sont encourageants, observe Jean-Paul Morel, moniteur référent de la démarche aux Ateliers de la Mabilais. La démarche suscite un questionnement dans l’ensemble de l’atelier. C’est une démarche de progrès pour tous. »

Une démarche à suivre
Au-delà des établissements protégés, c’est le système dans son ensemble qui évolue. « Tout était à inventer, souligne Emmanuel Brivot, directeur adjoint du Centre de promotion sociale agricole de Combourg. En adaptant nos outils, nos méthodes, nous avons tout de suite été persuadés que nous pouvions réussir. L’ensemble des centres de formation agricoles publics y travaille.» Une première expérience voit le jour avec la participation d’un « écrivain public », sorte de médiateur, qui accompagne la personne à la lecture et à l’écriture. Une convention est alors signée avec l’association des « retraités actifs » Agir. Autre particularité : le candidat est incité à présenter son dossier avec autant de photos qu’il souhaite pour faciliter l’échange avec le jury. « Ce projet fait énormément avancer la réflexion. C’est une approche nouvelle qui se construit. Nous savons que bon nombre de personnes, qui ne sont pas forcément en CAT ou ne sont pas reconnues handicapées, ont des problèmes importants avec l’écriture et la lecture, et se trouvent ainsi, isolées. Toute la démarche est construite autour du savoir de la personne et non sur un référentiel qu’il convient d’appliquer. » « On est plus riche qu’on ne le pense, confie Pierrot Amoureux, formateur et coordonnateur au Greta des Marches de Bretagne. Quelle gratification de voir les visages des personnes handicapées s’éclairer au fur et à mesure qu’elles progressent ! Des gestes professionnels, dès lors qu’on les a repérés, reconnus, deviennent facilement transférables, dans un autre métier, une autre entreprise, un autre bassin d’emploi. »

Jean-Yvon Cabioch, conseiller en formation au Rectorat, chargé des reconnaissances d’agent de fabrication industrielle, intervient dans un autre projet européen, avec l’artisanat du bâtiment : « La méthodologie que nous avons initiée avec « Différent et compétent » est totalement adaptée pour répondre à la problématique de la gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences dont le secteur du bâtiment a besoin. Ce que nous testons là va être utile dans de multiples situations. De nombreux éléments et outils, testés ici, vont pouvoir être transférés à d’autres situations. Le projet intéresse beaucoup les autres régions. C’est une démarche qui fait émerger espoirs et désirs et qui déclenche chez la personne… du rêve.»

TUGDUAL RUELLAN

INTER-CAT
Soutenu par le Fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées, Inter-CAT a été créé par les CAT Le Pommeret à Bréal, Les Ateliers de la Mabilais à Noyal-sur-Vilaine, la Simonnière à Hédé, L’Espoir à Rennes, en partenariat avec Notre avenir de Bain-de-Bretagne, Belle-Lande à Dol-de-Bretagne, Armor à Saint-Malo et Les Maffrais à Thorigné-Fouillard.

A la croisée des textes législatifs
La réflexion des centres d’aide par le travail bretons surgit au moment où se met en place un nouveau contexte législatif, plaçant l’usager au cœur des dispositifs. La loi de 1985 offre la possibilité de valider un niveau de qualification pour accéder au niveau supérieur. En 1992, une nouvelle loi instaure la validation des acquis professionnels (VAP). Elle permet à toute personne justifiant de cinq années d’expérience professionnelle de valider une partie de titre ou un diplôme de l’enseignement technologique et professionnel, ou de l’enseignement supérieur.
Le 17 janvier 2002, la loi de modernisation sociale remplace la VAP par la VAE, validation des acquis de l’expérience. Celle-ci offre la possibilité de valider un niveau de qualification à tous les diplômes et titres à finalité professionnelle, ainsi qu’aux certificats de qualification répertoriés par les branches professionnelles. Les cinq ans sont ramenés à trois. Chacun peut donc désormais faire valoir son expérience professionnelle mais aussi sociale et associative.

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