Internée au camp de Rieucros (Lozère) en 1940 : Angelita Bettini, 82 ans, témoigne

Tugdual Ruellan - - 1 Comment - Envoyer à un ami - patrimoine

2004.06.Peau-d__ame-couv.jpgEn 1940, des femmes « indésirables » sont internées au camp de Rieucros (Lozère). Là, elles mettent en scène Blanche-Neige : l’Allemagne nazie devient la marâtre et la Gestapo, le chasseur… Pour résister à l’enfermement, ces femmes de toutes nationalités s’activent au sens propre du terme, par des pratiques culturelles, des occupations manuelles, artistiques. Elles s’opposent à la direction du camp, font grève, manifestent ! Parmi elles, il y a Kali la Gitane et puis Angèle, inspirée du témoignage d’une ancienne prisionnière et de l’imaginaire de Gigi Bigot. Ange-Aile ! Avec un nom pareil, elle a tout pour décoller plus souvent qu’à son tour…

Peau d’âme, spectacle de Gigi Bigot avec Michèle Buirette
Interview Angelita Bettini et rédaction pochette CD : Tugdual Ruellan
La Margoulette – Redon – tél. 02 99 70 36 38
pochette CD à télécharger en cliquant sur l’image

L’élaboration du spectacle de Peau d’âme a été une formidable aventure :
– d’abord politique, à cause du sujet si proche encore dans le temps et si contemporain malheureusement. En pleine répétition, il y avait la guerre d’Irak et les évacuations manu-militari des camps de Roms ici et là dans notre douce France…
humaine ensuite par la rencontre avec Angelita Bettini, l’Association pour perpétuer le souvenir des internées des camps de Rieucros et de Brens, l’historienne Mechtild Gilzmer et l’écrivain Michel del Castillo, avec les habitants de Mende et de Gaillac.
Aujourd’hui grâce au spectacle, rencontres de membres d’associations juives comme l’association judéo-lacaunaise du Tarn et d’enfants de déportés comme Jacques Fijalkow, son président. Rencontres aussi avec le monde du voyage par le biais d’Ulysse 35…
artistique enfin et si chaleureuse dans le quatuor autant féminin que complice formé avec Michèle Buirette (musicienne), Martine Dupé (metteur en scène) et Cécile le Bourdonnec (créatrice lumières).
Merci à toutes ces personnes qui ont accompagné, influencé, nourri, porté le spectacle. Merci particulièrement à Marie Huguet, directrice des Foyers Ruraux de Lozère, partenaire de la première heure, et à Dominique Grelier, directeur du Centre Culturel Pôle Sud à Chartres-de-Bretagne, hébergeur de l’équipe pour la dernière patte et pour l’enregistrement du CD que voici ! À eux ma chaleureuse reconnaissance. À vous les dessous de l’histoire. Gigi Bigot

Ecoutez un extrait du CD :

TEMOIGNAGE : Angelita, 82 ans – née en mai 1922
Chemin de Beauregard, 31300 Toulouse

1940 : L’INTERNEMENT
« Je suis née à Toulouse, fille d’émigrant espagnol. Mon père, originaire de Madrid, avait demandé la naturalisation française. J’ai commencé à résister en 1936, au moment des grèves. Puis, en 1940, mon fiancé, plusieurs camarades et moi-même avons été arrêtés, puis emprisonnés. En mars 41, nous sommes passés devant un conseil de guerre. Mon mari a été condamné à deux ans d’emprisonnement en centrale ; quant à moi, ils m’ont libérée. Un mois et demi après, j’ai été à nouveau arrêtée et internée dans un camp non loin de Toulouse. J’étais alors considérée par le régime de Vichy comme apatride, sans nationalité, classée dans la catégorie des politiques, et on m’a transférée au camp répressif de Rieuxcours, à côté de Mende, devenu, d’après la dénomination de la loi de décembre 1941, camp de concentration. Le plus long séjour a été au camp de Brence. Nous avons vécu le drame des déportations. Je me souviens de cette nuit où nous nous sommes battues contre la police du camp venue chercher les femmes juives pour les déporter. Il s’agissait de la police nationale française, parfois des gens du cru… Je n’ai jamais eu à faire aux soldats allemands. J’avais 19 ans et étais l’une des plus jeunes. 34 jeunes filles du camp avaient perdu, comme moi, la nationalité.

1944 : LA LIBERATION
« En 1944, nous avons été transférées sur Pau. Je me souviens de ce jour – comment pourrai-je l’oublier ?- c’était le 6 juin 1944, j’ai aperçu une amie sur le quai de la gare qui m’a dit : les Alliés débarquent en Normandie pour nous libérer. J’ai été l’une des premières à crier aux soldats allemands qui montaient la garde : « Vous allez partir bientôt, les Alliés sont arrivés ! » Quand j’y repense… J’aurai pu me faire tuer. Puis, j’ai été à nouveau emprisonnée au camp de Cure ? d’où je me suis évadée grâce à la complicité d’un gardien. J’ai voulu m’engager mais je ne savais pas comment m’y prendre et puis, je n’avais aucun papier. J’ai eu juste par la suite un bout de carton qui faisait office de carte d’identité sur lequel il était marqué : nationalité indéterminée résidant à Cure ! J’ai retrouvé mon fiancé et nous nous sommes mariés. Alors que j’étais enceinte de mon premier enfant, je me suis rendue au Tribunal d’instance pour obtenir des papiers d’identité. J’ai expliqué mon histoire et ai dit, je ne bougerai pas d’ici tant que vous ne m’aurez pas donné un papier. En début d’après-midi, on m’a apporté un papier qui justifiait que j’avais été naturalisée en 1937 ; y figure une mention manuscrite, obtenue grâce au général de Gaulle qui nous a rendu notre nationalité en juin 1944. A la fin de la guerre, mon mari et moi nous sommes expatriés car il n’y avait pas de travail. Les déportés sont rentrés. Mon mari a retrouvé son frère, qui avait été déporté comme prisonnier de guerre ainsi qu’un beau-frère, déporté à Buchenwald pendant dix-huit mois ; de retour au pays, c’était un cadavre vivant… Il y avait urgence à s’occuper d’eux ce qui fait que nous, les internés, avons été laissés sur le bas-côté mais le traitement que nous avions subi n’avait rien de comparable avec celui des déportés. Ce qui fait que notre histoire a peu à peu sombré dans l’oubli… A la suite de ces événements, nous avons fondé une famille et avons eu cinq enfants. Malheureusement, nous avons perdu le plus jeune, à l’âge de 23 ans. Ca a été la grande catastrophe de notre vie, mais nous avons malgré tout, réussi à refaire surface. »

2001 : LA RENCONTRE
« En se baladant dans Gaillac, Gigi Bigot, alors en résidence d’artiste, découvre la plaque commémorative du camp de Bresse en dépassant le pont qui sépare les deux communes. Elle s’en est émue et a cherché alors des informations sur cette histoire. A la mairie, on l’a orientée vers Jacqueline de Chanterac, l’épouse d’un conseiller municipal de Brence, qui est aussi une de mes amies de l’association que je préside : Association pour perpétuer le souvenir des internés des camps de Bresse et Lieucros. Jacqueline lui a donné mes coordonnées et Gigi Bigot m’a alors écrit pour me faire part de son projet et a demandé à me rencontrer. Elle est venue à la maison. La rencontre avec elle a été quelque chose de formidable. »

2002 : LA CREATION
« Elle est venue présenter à Gaillac le pilote de son spectacle. Ca a été pour moi une illumination. L’un de mes fils était présent à cette représentation. J’ai été profondément émue. Il y a du vrai, beaucoup d’imagination et tellement de poésie. Gigi est perspicace, intuitive, imaginative…Elle fait resurgir cette histoire avec beaucoup de passion et de respect. Et puis, il y a tellement de coïncidences. Elle a imaginé des choses dont je ne lui avais pas parlées et qui sont vraies. Imaginez-vous qu’elle évoque une petite fille, dont je ne lui avais pas parlé, qui s’appelle Sarah. C’est effectivement la fille de mon fils aîné !

J’avais commencé à reparler des camps d’internement dans les années 1990, à l’occasion d’un important colloque, réunissant chercheurs, historiens et universitaires. Cela avait ravivé ma mémoire ; alors, j’ai commencé à raconter mon histoire. Puis, des étudiants sont venus m’interviewer. Depuis, je circule dans les écoles, primaires ou secondaires, les centres de formation d’apprentis… Les débuts ont été très douloureux. J’ai du faire résilience et le spectacle de Gigi y contribue. Je suis émue d’imaginer que son spectacle fait aujourd’hui le tour de France. A Mende, elle m’a invité à monter sur scène à l’issue de la représentation. L’histoire du camp, dans la commune, avait été enterrée ; les gens n’en parlaient pas car, durant l’occupation, on leur avait dit qu’il n’y avait dans ce camp que des femmes voleuses, prostituées, terroristes… C’était en fait, des femmes de toutes nationalités et confessions, des combattantes fières et convaincues de leurs idées, de leur combat, d’une grandeur d’âme inimaginable. Dérangeant le pouvoir, elles étaient enfermées sous des prétextes de galanterie et de mauvaise vie… Et les gens l’ont cru. La vérité éclate aujourd’hui au grand jour et je participe activement à cette réhabilitation. Le spectacle de Gigi Bigot vaut mille fois toutes les remises de médailles. C’est ma légion d’honneur…»

Propos recueillis par Tugdual Ruellan le 28 mars 2004.

Une réflexion au sujet de « Internée au camp de Rieucros (Lozère) en 1940 : Angelita Bettini, 82 ans, témoigne »

  1. Delage

    Je suis très touchée par ce travail de Gigi Bigot et par la force que vous avez de travailler à la mémoire de ces moments tragiques.
    Que de forces en vous !

    Répondre

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