Entretien avec Philippe Pozzo di Borgo aux 8e Trophées de l’insertion de Saint-Herblain

Tugdual Ruellan - - - Envoyer à un ami - handicap

2012.11.15.TROPHEES_INSERTION_Nantes__25_.JPGA l’occasion de la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées, le Medef 44, Airbus et l’Agefiph organisaient le 16 novembre 2012 à Saint-Herblain, la 8e cérémonie des Trophées de l’insertion.. Plusieurs séquences du film Intouchables ont rythmé la soirée. Philippe Pozzo di Borgo, dont l’histoire a inspiré le scénario de ce film, a accepté de répondre aux questions des organisateurs…

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Photos et texte recueilli par Tugdual Ruellan
Informations sur : www.semaine-emploi-handicap-agefiph.fr

Hervé : « avant de travailler pour Philippe, Abdel Sellou a échappé plusieurs fois à la police. Intouchables leur convient à tous les deux parfaitement. Dans Intouchables, l’important est bien cette dernière lettre : le « s » à la fin, que l’on n’entend pas. Ce s signifie la solidarité. Philippe Pozzo di Borgo, merci infiniment d’avoir accepté cette interview, par-delà le temps et l’espace. Vous répondez depuis votre domicile – en différé – à nos questions pour ces 8e Trophées de l’insertion. Avant votre accident, votre nouvelle vie, vous étiez plongé dans la performance et la compétition à la tête de la Maison de champagne du Pommery… sans prêter beaucoup d’attention au handicap. C’est quelque chose qui arrive parfois aux personnes qui deviennent handicapées. Elles nous le disent. Vous êtes devenu tétraplégique, puis dépressif lourdement à la suite de la disparition de votre femme. Qu’est-ce qui vous a pris d’embaucher un auxiliaire de vie sociale, un jeune caïd tout juste sorti de prison, totalement incompétent ? »

Philippe Pozzo di Borgo : « je suis heureux de participer aux 8e Trophées de l’insertion du Medef 44. Je suppose que l’on me demande d’y participer parce que je suis un ancien patron du groupe LVMH et que depuis 20 ans, je suis un handicapé. C’est cette expérience qui intéresse votre manifestation. Pourquoi le film Intouchables, qui s’est inspiré de mon histoire, a-t-il été vu par 50 millions de spectateurs et que notre livre, Le second souffle (ed. Bayard), a-t-il été vendu à plus de 20 millions d’exemplaires ? Il y a quelque chose qui a interpellé le monde. Pourquoi ai-je embauché Abdel qui avait un passé un peu chargé ? La réponse est très simple : parce que c’était mon intérêt. Il était costaud, disponible, sans a priori, il n’avait peur de rien. Lui, me voyait comme un coffre fort et éventuellement, une manière de se réinsérer. Il y avait un avantage des deux côtés. Gagnant-gagnant. C’est comme ça que ça marche ! L’entreprise n’est pas une entreprise de philanthropie mais elle n’intègre le handicap que s’il y a intérêt à le faire. »

Hervé : « votre livre est passionnant. Il raconte toute votre vie. Tout aussi passionnant, l’expression de Abdel. Vous dites : nous étions deux desperados qui cherchaient un moyen de s’en sortir. Le tétra, fou de douleur d’avoir perdu son épouse et le jeune caïd qui sort de taule et veut tout faire sauter. Deux gars en marge de la société qui s’appuient l’un sur l’autre. Parlons de l’intérêt des entreprises. Certains managers imaginent encore que les personnes handicapées sont destinées à occuper certains postes et pas d’autres. Ils ont le réflexe de dire : chez moi, ça ne va pas être possible. Ils envisagent plus les contraintes que les avantages. Comment éveiller leur intérêt pour qu’ils puissent dire : ça va être possible et ça vaut le coup ! »

Philippe Pozzo di Borgo : « oui, le handicap m’avait échappé. Peut-être que le handicapé n’est-il pas assez brillant pour se faire remarquer. Aujourd’hui, si je devais revenir dans l’entreprise, je tiendrai compte des valeurs que peut apporter le handicap dans mon équipe. Ces valeurs qui souvent, font défaut dans l’entreprise d’aujourd’hui, basée surtout sur la performance… et le formatage. C’est à partir du recensement de ces valeurs du handicap que l’on peut trouver un marché. Quelles sont les valeurs propres au handicapé ? Quel est le plus handicap ? La première est que nous ne sommes pas dans le même mouvement ni la même précipitation. Nous sommes posés, bien assis dans notre fauteuil, notre obscurité, notre surdité. Cela nous ancre dans le concret, dans le présent. On investit lourdement dans le présent et on fait les choses à fond. Deuxième plus : je fais les choses maintenant sans les remettre à demain et je mets des priorités sur les urgences. Troisième plus : étant dans un cercle de silence, j’ai des idées plus claires, j’ai du recul, je ne suis pas encombré par le bruit et le mouvement. Quatrième plus : j’ai besoin de vous pour survivre, pour être opérationnel et j’ai donc tendance à être plus aimable puisque j’ai besoin de votre assistance. Cette amabilité peut se diffuser dans l’entreprise. Lorsque je travaillais, c’était chacun pour soi. L’handicapé donne un sens commun. Pour résumer, les plus du handicap potentiellement : l’esprit d’équipe, le sens du présent, le sens de l’immédiat, le sens de la réflexion, du recul, la présence dans l’action, l’amabilité. En fonction des postes et des qualités, en cas de compétence égale, j’aurais tendance à avoir une action positive en faveur des handicapés qui vont amener tous ces plus. »

Hervé : « votre aventure a permis de mettre en lumière ce que deux personnes handicapées pouvaient s’apporter. L’une, handicapée physique, l’autre, handicapée sociale. L’intégration des personnes handicapées dans l’entreprise ne peut-elle pas traiter aussi un certain handicap social ou psychosocial, un certain stress que l’on peut ressentir dans l’entreprise ? »

Philippe Pozzo di Borgo : « les spectateurs du film ont applaudi à la fin, au générique. Ils applaudissent pour la qualité du film mais aussi parce qu’ils se sont réconciliés avec eux-mêmes. Ils ont perçu qu’ils étaient fragiles et ils le savent. Ils se rendent compte avec ce film que deux fragilités ou deux différences s’en tirent en s’aidant l’un et l’autre. Dans l’entreprise, il y a souvent des pressions, un stress considérable qui n’est pas forcément productif. On trouve des gens qui se sentent menacés, inquiets et éventuellement, se retrouvent sur le bord de la route. On sent que notre différence n’est pas reconnue par l’entreprise. Dès lors que l’entreprise perçoit cette fragilité, elle permet à la personne de se réconcilier avec l’entreprise. »

Hervé : « reconnaître cette fragilité, permet de se réconcilier avec l’entreprise… Cela fait sans doute partie de ce qu’il faut changer. Vous avez dit, si je reviens dans l’entreprise, je sais ce que je changerai. On vous prend au mot : vous revenez à la tête de votre maison de champagne. Que changez-vous ? Est-ce que vous embauchez des binômes, personnes handicapées et diable gardien ? »


Philippe Pozzo di Borgo : « on me surnommait le bulldozer ! Soit on était dedans, soit on sortait du jeu. Après cette expérience de 20 ans d’handicapé lourd, oui, je changerai, en intégrant les forces et faiblesses de chacun. Je mettrai les gens là où ils sont plus à même de se réaliser sans les dénaturer, sans les casser. Je ne crois pas qu’il faille un diable gardien. J’aurais tendance à recommander que, pour chaque handicapé, il y ait une équipe qui se colle autour de lui ; qu’en fonction des besoins et contraintes du handicap – et de son besoin de dignité entre autres – à tour de rôle, les membres de l’équipe l’assistent pour qu’il y ait une diffusion de cette entraide, de ce respect mutuel. Et si possible, que ce ça ne soit pas que les dames qui s’y collent comme d’habitude, que l’on respecte la parité hommes-femmes. Les hommes ont tendance à être un peu inquiets face aux handicaps plus que les femmes. C’est une bonne occasion pour eux de se tranquilliser et d’apprendre des choses. Il faut enfin que la direction générale donne l’exemple. »

Hervé : « des dirigeants qui se mouillent, il y en a plein ici ce soir. Votre aventure, votre livre et le film ont beaucoup fait avancer cette prise de conscience. Selon vous, y aura-t-il un jour où nous pourrons dissoudre l’Agefiph et stopper les trophées parce que le problème n’existera plus ? Que vous inspirent ces trophées ? »

Philippe Pozzo di Borgo : « le handicap, ce n’est pas nouveau et ce n’est pas prêt de disparaître. Je pense que le mot va se banaliser. Nous sommes tous, à des degrés divers, des handicapés. Si nous ne le sommes pas aujourd’hui, par le vieillissement, nous le serons. C’est un fait de la condition humaine, une réalité. L’entreprise d’aujourd’hui doit tenir compte de cette réalité. Les Trophées de l’insertion me paraissent un bon exemple d’intelligence de l’entreprise de demain : qu’elle sache tirer des fragilités, des différences le meilleur en tenant compte de ces différences, en intégrant la fragilité au milieu de l’entreprise. Vous allez convaincre les nouveaux chefs d’entreprises par l’exemplarité et par les résultats que vous obtiendrez. C’est en diffusant la philosophie qui anime ces trophées et l’insertion que vous allez obtenir l’entreprise du XXIe siècle. Pour qu’elle soit enfin en adéquation avec notre condition d’intouchables. Merci à vous. »

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L’ensemble des droits d’auteur du film et du livre sont versés à l’association Simon de Cyrène qui développe et anime des maisons partagées, des lieux de vie communautaire où adultes valides et handicapés partagent une relation amicale et solidaire.