Véronique Fayet, Secours Catholique : « Des changements pour transformer la société »

Tugdual Ruellan - - No comment - Envoyer à un ami - exclusion

2015.01.27.MONALISA.Veronique_FAYET.JPGDimanche Ouest-France a fait paraître un supplément de 16 pages à l’occasion des 70 ans du Secours Catholique. Interview de Véronique Fayet, présidente nationale du Secours Catholique dans Dimanche Ouest-France du 29/05/2016 (photo T. Ruellan : Véronique Fayet aux côtés de François Chérèque, colloque du 27 janvier 2015 Monalisa, La Mutualité Paris).

Rédacteur en chef Ouest-France : Jean-Luc Evin
Rédacteur en chef des suppléments et hors-séries : Philippe Cochereau – directeur départemental : Stéphane Vernay
Secrétariat de rédaction : Florence Meny-Tual
Rédaction : Baptiste Coupin, Carole Tymen, Aourell Guivarch, Christian Veyre, Tugdual Ruellan

Véronique Fayet, présidente nationale du Secours Catholique

Vous êtes présidente depuis 2014. Présentez-nous le Secours catholique aujourd’hui…
C’est une association extrêmement dynamique qui a la force de ses 70 000 bénévoles, ses salariés, militants eux aussi, et de ses plus de 600 000 donateurs. C’est un million et demi de personnes accueillies chaque année en France : ce sont elles aussi notre force car elles ont l’expérience de la précarité, dont nous sommes proches, avec qui nous lions des liens d’amitié, de fraternité, qui nous font avancer. C’est tout cela le secours catholique, cette immense famille, toute cette force et cette diversité qui font bouger les choses et qui ont envie de transformer la société.

Quelles sont vos préoccupations ?
C’est l’augmentation de la pauvreté. Les trois quarts des personnes que nous accompagnons vivent sous le seuil de grande pauvreté, avec à peine 500 € par mois et par personne pour vivre. Cette pauvreté s’enracine. Il est de plus en plus difficile de s’en sortir. Une de nos préoccupations, c’est aussi la prégnance de ces préjugés dont elles sont victimes : traitées d’assistées, de feignantes… on entend des choses terribles et totalement injustifiées. C’est pour elles une sorte de double peine qu’elles doivent supporter. C’est un basculement inquiétant de l’opinion publique qui va à l’encontre de la fraternité et du vivre ensemble. Il nous faut donc lutter contre la pauvreté et toutes ses causes mais aussi contre ces préjugés.

Que répondez-vous à ces préjugés ?
Ce que nous voyons est exactement le contraire. D’abord, pour un tas de raisons, beaucoup de ces personnes n’osent pas demander les aides auxquelles elles ont le droit. C’est prouvé et vérifié par de nombreux organismes. Ainsi, un tiers des personnes pouvant bénéficier du RSA n’y ont pas recours. Mais ce que l’on voit surtout, c’est le courage développé par ces familles qui, envers et contre tout, se battent pour garder la tête hors de l’eau. Je pense à cette dame de Bretagne qui, pour préserver ses trois heures de travail, effectuait plusieurs heures de trajet par jour, attendant l’ouverture des portes dans le froid de l’hiver, pour dire à son fils : je gagne ma vie, c’est moi qui paye tes frais de scolarité. Ce sont ainsi des milliers de témoignages qui affirment la volonté de rester digne et de se battre malgré tout. Nous sommes révoltés par ces discours stigmatisants nous intervenons auprès de certains élus pour leur demander de mesurer l’impact de leurs paroles sur l’opinion publique. Beaucoup d’initiatives voient le jour en France pour tenter de lutter contre les préjugés comme ce théâtre-forum mis en place dans le Var.

Quelle place prennent les migrants dans votre action ?
Nous sommes aussi préoccupés et bouleversés par la question des migrations qui a ébranlé la solidarité et l’humanisme européens. Nous sommes très présents à Calais et ont toutes les grandes villes. Les migrants représentent un tiers des personnes que nous accompagnons, soit 500 000 personnes d’origine étrangère, avec différents statuts. Beaucoup de murs et de barbelés ont été édifiés plutôt que d’envisager un accueil fraternel de ces personnes. Nous soutenons des initiatives solidaires dont un grand nombre dans l’ombre : une centaine de familles ont ouvert leurs maisons pour accueillir des réfugiés.

La lutte contre les inégalités territoriales est une de vos quatre priorités d’ici à 2025…
En tant qu’ancienne élue locale, je suis passionnée par l’approche territoriale, convaincue qu’il faut une complémentarité très étroite entre les élus et les associations. Nous ne pouvons rien faire les uns sans les autres. Il nous faut être en relation avec les élus à tous les niveaux, à chaque échelon territorial.

Quels liens établissez-vous avec les autres associations ?
Nous intervenons en réseau, avec toutes les associations, chacune avec ses valeurs, ses domaines de compétence. Nous sommes forts si nous y allons tous ensemble. Ce n’est pas par hasard si le réseau Alerte, qui rassemble la force d’une quarantaine d’associations et de fédération, est aujourd’hui présidé par François Soulage, ancien président du Secours catholique. Le plan de lutte contre la pauvreté a été construit avec ce réseau dans une dimension interministérielle. Il est actuellement un peu en panne mais il a cependant permis l’augmentation annuelle des minima sociaux et la création de la prime d’activité qui a fusionné la PPE et le RSA activité. Le système de protection sociale, conçu après-guerre, dans un contexte de plein-emploi, est devenue illisible, obsolète, plus personne n’y comprend rien et il est temps de le repenser en partant des expériences des personnes les plus fragiles qui le vivent de l’intérieur.

Quelle place occupez-vous au niveau international ?
Nous avons la chance d’avoir un réseau de 165 Caritas dans le monde. L’assemblée générale, qui se tenait l’an passé à Rome, a élu comme président le cardinal Luis Antonio Tagle de Manille aux Philippines. Nous intervenons prioritairement dans le monde avec ce réseau, beaucoup en Afrique mais aussi en Mongolie, au Bangladesh. Nous soutenons aussi des ONG qui interviennent auprès des migrants, au Mexique auprès des femmes et des enfants abandonnés, le soutien de l’économie dans les villages… Nous sommes ainsi investis dans près de 70 pays. La question des migrations est une question mondiale. Nous agissons dans une fraternité universelle et nous avons à apprendre les uns des autres en nous nous appuyant sur l’expertise des Caritas partenaires.

Quid de l’avenir ?
Nos ressources proviennent à 80 % de la générosité privée. Nous recevons des aides de collectivités pour des projets spécifiques. Concernant l’avenir, nous sommes sereins et confiants car nos donateurs sont fidèles. Régulièrement, la fondation Caritas France attire de nombreux mécènes.

Qu’en est-il de votre engagement religieux ?
Nous avons un pape exceptionnel qui nous aide. La pire des discriminations faite aux plus pauvres, c’est le manque d’attention spirituelle. On doit proposer une dimension spirituelle à toutes les personnes que nous rencontrons. C’est de plus en plus naturel et essentiel au sein de nos équipes. Une de nos priorités est de cultiver les rencontres et les partages interculturels et inter religieux.

Vous avez conçu une nouvelle stratégie. Sur quoi repose-t-elle ?
Ce sont: quatre changements pour transformer la société : que les savoirs des personnes en précarité soient reconnus et partagés pour créer des connaissances et des pratiques nouvelles ; l’accès aux droits, à tous les droits fondamentaux, prioritairement à l’éducation, au travail ; lutter contre les inégalités territoriales ; faire en sorte que les personnes de communautés, cultures et religions différentes puissent se rencontrer et œuvrer ensemble.

Propos recueillis pour Ouest-France par Tugdual Ruellan.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *