L’initiative a vu le jour il y a dix ans, dans les esat de Bretagne, alors nommés CAT, centres d’aide par le travail. Elle s’étend aujourd’hui progressivement dans toute la France : « Nous avons souhaité nous engager dans ce dispositif de Reconnaissance des acquis de l’expérience, confie Pascal Chesnais, directeur de l’association Notre Avenir. Reconnaître les compétences est valorisant pour chacun et essentiel pour progresser. Avec Différent et Compétent, il n’y a jamais de sanction : on s’attache à reconnaitre ce que chacun sait faire, plaçant ainsi la personne et toute l’organisation dans une démarche constante de progression ».

Deux ouvriers engagés

D’emblée, Alexandre Paillas, 22 ans, et Xavier Dauvé, 22 ans, ouvriers en espaces verts, ont accepté la proposition que leur faisait en juillet dernier, leur moniteur Denis Martin : « Nous avons progressé ensemble tous les trois, au rythme de la formation à laquelle je participe. J’ai accompagné Alexandre et Xavier dans cette progression pour qu’ils puissent énoncer leurs acquis au regard du référentiel-métier jusqu’à la présentation d’un dossier de preuves devant un jury». « Je n’ai jamais eu de diplôme dans ma vie, confiait Alexandre, en septembre. J’espère avoir cette reconnaissance, un document officiel qui certifie ce que je sais faire dans mon travail. Ça sera la preuve de mes compétences et je suis très motivé pour faire Différent et Compétent jusqu’au bout… » « Ça peut ouvrir vers d’autres entreprises, après le CAT, comme les communes, des entreprises, poursuit Xavier. Ça peut aussi ouvrir vers d’autres métiers comme la maçonnerie par exemple… On est surpris, quand on regarde le référentiel, de découvrir tout ce que l’on sait faire ! On n’imaginait pas qu’on savait tout ça… »

Une émulation au sein de l’atelier

Le dispositif Différent et Compétent prévoit trois modalités : la RAE avec jury interne, la RAE avec jury externe et la RAE avec stage à l’extérieur. Alexandre et Xavier choisissent la RAE avec jury externe. Rapidement, leur engagement crée une émulation au sein de toute l’équipe. « L’atelier, l’établissement deviennent une organisation apprenante, commente Patrice Ruanlt, adjoint technique, responsable des équipes Espaces verts de l’Esat et de l’Entreprise adaptée, référent Différent et Compétent pour l’association. Les compétences sont reconnues conformément au référentiel de droit commun, un document qui est le même pour tous les citoyens en France». Avec assiduité, les deux ouvriers paysagistes choisissent les tâches du référentiel qu’ils souhaitent présenter, prennent différentes photos pour illustrer la progression et rédigent leur dossier de preuves. Denis Martin, leur moniteur, les accompagne : «Curieusement, j’ai découvert de nombreuses compétences qu’ils avaient, qui étaient comme cachées ! Des savoirs que je n’avais pas forcément repérés ou nommés précisément. La démarche permet de décrire son travail et de prendre conscience de la façon dont on s’y prend pour mener un chantier en espaces verts. Elle donne sens aux différentes actions ».

Toute l’association engagée aux côtés des travailleurs

Leur engagement est porté à la connaissance de toute l’équipe : « Nous avons voulu marquer leur entrée dans le dispositif et reconnaître institutionnellement la démarche, atteste Pascal Chesnais. La signature de l’engagement se fait de manière « officielle » pour que la personne sache que l’association est à ses côtés et s’engage avec elle. » Le 15 novembre, Xavier et Alexandre sont invités à présenter leur dossier devant un jury blanc constitué de Pascal Chesnais, Patrice Ruanlt, Denis Martin et deux autres moniteurs. Puis, deux semaines plus tard, c’est devant le jury du CFPPA au Rheu, près de Rennes, que Xavier et Alexandre soutiennent leur travail et obtiennent leur Reconnaissance des acquis de l’expérience.

Xavier en route vers l’autonomie

« J’avais choisi de présenter la taille de haies, explique Xavier. J’ai tout expliqué comment on prépare le chantier, comment on s’y prend pour tailler la haie. J’ai préféré écrire mon dossier à l’ordinateur. Denis m’a aidé à faire le brouillon et j’ai tout retapé. Tout s’est bien passé devant le jury blanc et le jury au Rheu. J’étais rassuré car j’ai vite vu que tout tournait autour du domaine agricole, ça m’a moins stressé ! Le vrai métier que je veux faire, c’est agriculteur. Ça viendra… Chez moi, j’élève trois chèvres dans un petit champ. Je suis vraiment heureux d’avoir cette reconnaissance. C’est utile pour aller dans d’autres lieux, pour travailler dans une commune par exemple. J’ai envie de passer mon permis de conduire pour être autonome. C’est bien parti : je viens d’avoir mon code. Comme ça, je pourrai faire un stage à l’extérieur sur la commune de Bain-de-Bretagne J’ai fait une demande et j’attends la réponse….»

Alexandre : « Là, je crois que j’ai pris ma revanche ! »

« J’avais un peu peur parce que je ne connaissais pas l’endroit où j’allais mais le jury m’a vite mis à l’aise. Je n’étais pas du tout en difficulté. J’ai souhaité écrire à la main mon dossier. J’ai d’abord tout écrit au brouillon et ensuite, j’ai recopié au propre. A l’oral, tout s’est bien passé, d’abord devant le jury blanc, puis devant le vrai jury au Rheu. Comme il y avait eu le jury blanc avant, j’étais plutôt à l’aise. Il essayait de pointer d’autres compétences et les appréciations étaient toujours positives. Au final, ça m’a fait plaisir d’entendre que j’avais la reconnaissance. C’est un document que je vais pouvoir montrer aux entreprises dans lesquelles je travaille. De retour dans l’atelier, j’ai pu mieux expliquer aux collègues comment ça se passe. Pour leur donner envie d’y aller eux aussi. J’étais plutôt fier d’y avoir été. Mon moniteur me fait plus confiance, même sur d’autres tâches. Pour la suite, je vais attendre un peu et déjà, laisser la place à ceux qui veulent y aller. Et ensuite, continuer. Je suis compétent dans beaucoup d’autres tâches… Ça me donne envie de plus m’exprimer, de m’ouvrir, d’être plus sociable. Jamais, je n’avais parlé de moi ainsi devant d’autres personnes. Je suis plutôt timide et là, j’ai pu parler sans me perdre. C’est vrai que j’ai un peu galéré à l’école ! Je suis allé jusqu’au BEP mais je ne l’ai pas eu. Là, je crois que j’ai pris ma revanche ! C’est motivant pour continuer la suite. On sera vraiment heureux et fier d’assister à la remise des attestations de compétences qui a lieu en juin à Quimper. »

Pour Denis Martin, un changement de posture

« Se lancer dans la RAE, estime Denis Martin, c’est enrichissant pour les travailleurs, ça l’est autant pour moi ! Ça me permet de revenir sur ma façon de faire, de me poser des questions. Ça m’a donné envie de responsabiliser les travailleurs encore davantage sur un maximum de tâches, des travaux que j’avais peut-être tendance à faire à leur place. Et du coup, ça m’aide à me centrer davantage sur l’accompagnement. Petit à petit, j’ai lâché mes mots. Il fallait que tout vienne d’eux, qu’ils nomment les tâches avec leurs propres mots. Il faut accepter de lâcher, de prendre un peu de distance, même si la tâche n’est pas accomplie à la fin de la journée. Tout réside dans l’accompagnement. C’est un changement de posture ! On a trop souvent tendance à faire à leur place… c’est la facilité. Maintenant, Xavier et Alexandre vont donner envie à d’autres collègues d’y aller à leur tour. C’est vrai qu’il y a toujours cette peur de l’inconnu, la crainte du dossier… A nous de les guider et de les inciter à y aller. »

Développer le dispositif dans tous les ateliers

« C’est pour nous une réelle satisfaction de voir le dynamisme apporté au niveau de l’équipe par la démarche de RAE, estiment Pascal Chesnais et Patrice Ruanlt. Nous voyons les personnes se découvrir elles-mêmes au fur et à mesure que se révèlent les compétences. Elles savaient faire mais elles ne savaient pas forcément l’exprimer ni le faire valoir. Nous voyons poindre des ambitions nouvelles, nous voyons aussi le regard des moniteurs et de nous tous se modifier au sein de l’organisation. La RAE développe des envies nouvelles, des désirs de se projeter dans l’avenir. Notre intention est maintenant de développer la démarche sur l’ensemble de nos ateliers et activités. ».Trois nouveaux candidats vont démarrer la démarche RAE accompagnés de un ou deux moniteurs. Prochain rendez-vous à Quimper, en juillet prochain : quelque trois cents travailleuses et travailleurs des établissements de Bretagne recevront officiellement leur attestation de compétences.

Propos recueillis par Tugdual Ruellan.

Notre Avenir – 28, rue de Sabin - 35470 Bain-de-Bretagne Tél. 02 99 43 95 44 – fax 02 99 43 83 61 – notreavenir@navenir.com SITE : www.notreavenir.bzh

Un dispositif national pour la reconnaissance des acquis de l’expérience des travailleurs handicapés

En Bretagne, Différent et Compétent est porté par l’Aresat, association régionale des esat et entreprises adaptées. L’association fêtait son 10e anniversaire le 30 juin 2016, au Parc Expo de Quimper, à l’occasion de la 13e remise d’attestions de compétences. 320 personnes, en situation de handicap, d’une quarantaine d’établissements, ont ainsi été reconnues dans 22 métiers différents !

Dans toute la France…

Le dispositif Différent et Compétent ne cesse de se développer en France. « Aujourd’hui, rappelle Magdeleine Grison, directrice de Différent et Compétent Réseau, 572 établissements sont membres de Différent et Compétent Réseau au sein de 15 collectifs régionaux, soit 440 esat, 11 entreprises adaptées, 74 IME et 47 structures de l’insertion par l’activité économique »

Président de Différent et Compétent Réseau : Christian Guitton www.differentetcompetent.org/ .